Le Focus Stratégique Québec 2010
Le 22 avril prochain, quelques centaines de personnes - pour la plupart des décideurs du monde des affaires - vont se réunir à Montréal pour chercher les pistes de solution qui permettront au Québec de faire face à ses principaux enjeux.
Les Québécois, comme dirait Vigneault "ce sont gens de paroles et gens de causeries" et ils ne se privent pas de se concerter tout au long de l'année dans des séminaires, conventions, congrès, commissions, tables rondes, ateliers, retraites stratégiques, "lac à l'Epaule", etc... Les analyses ne manquent pas, mais les recommandations, quand elles ne sont pas trop timides pour être efficaces, sont rarement concrétisées.
Le Focus Stratégique Québec 2010 se veut différent: il est préparé depuis des mois par des chefs d'entreprises (leader de grandes sociétés ou jeunes patrons de PME), des universitaires et des experts.
Chacun a "fait ses devoirs", comme on peut s'en rendre compte sur le sité dédié au Focus Stratégique (http://www.focusstrategique.com/); en suivant des phases préparatoires qui s'inspirent des missions de planification stratégiques que la firme SECOR (co-organisatrice de l'évènement avec la Chambre de Commerce de Montréal) réalise pour ses clients.
Le 10 février les organisateurs donneront la liste des enjeux qui auront été retenus comme prioritaires et sur lesquels les participants à l'évènement du 22 avril concentreront leurs efforts.
Ce jour là, ils veulent que leurs travaux débouchent sur un Manifeste, un plan d'action précis sur des enjeux concrets. La mise en oeuvre des solutions proposées - ou leur enlisement - sera suivie tout au long de l'année 2010, pour être reprise et amplifiée au cours d'un évènement semblable en 2011.
Il est assez rare que le monde des affaires s'engage à ce point dans un projet qui, s'il est à dominante économique, est inévitablement aussi un projet de société.

Le développement de la société québécoise a été extraordinaire au cours des deux dernières générations. Il a fallu pour cela de l'audace et du travail, le tout soutenu par des richesses naturelles exceptionnelles et la proximité de ce qui est encore le premier marché de la planète.
Comme d'autres sociétés développées et confortables, le Québec hésite aujourd'hui entre complaisance et volonté de progresser.
La productivité ici croît moins vite que celle des Etats-Unis ou d'autres pays de l'OCDE. La Chine est passée devant le Canada comme premier pays exportateur vers les Etats-Unis et l'écart se creuse. Alors que la consommation aux Etats-Unis (notre principal débouché) végète, celle des pays émergents augmente, pendant que leur production et leur agressivité commerciale s'envolent.
Alors que "tout va bien" dans ce pays où il fait bon vivre et qui est heureusement protégé des principaux troubles que connaît la planète, "tout va de mieux en mieux" chez les autres : Chine, Inde, Indonésie, Vietnam, Brésil, etc. Tant mieux pour eux, mais le Québec prend peu à peu du retard par rapport à un monde qui va de plus en plus vite.
Pour le moment les signaux d'alerte sont encore faibles et l'autosatisfaction domine. Les gens d'affaires, qui ont autant d'ambition pour leur pays que pour leurs entreprises, sont mieux placés que d'autres pour les percevoir. Ce qui explique sans doute qu'ils s'impliquent à fond dans cet exercice statégique, en insistant pour que la parlotte soit trés vite remplacée par l'action.
Bonne chance à nous tous.
P.S. Même s'il est sincère, ce petit billet n'a pas la prétention d'être objectif. SECOR est mon employeur principal et j'ai la responsabilité du site Focusstratégique.com.
Impossibles guerres coloniales
Winston Churchill a 20 ans et regrette d’être né trop tard pour pouvoir se battre contre les armées napoléoniennes. «Par bonheur, toutefois, écrira-t-il bien après dans Mes jeunes années, il y avait encore des sauvages et des populations barbares. Il y avait les Zoulous et les Afghans, ainsi que les derviches du Soudan. Certains d’entre eux, pour peu qu’ils fussent bien disposés, pourraient bien s’agiter un jour[1]. »
De fait, le petit fils du duc de Marlborough pourra promener son humour cynique et son courage sur des théâtres (le mot est bien choisi) d’opérations coloniaux, en Inde, au Soudan, à Cuba.
La genèse de l’Etat d’Israël participe du même esprit colonialiste. Dans les années 1880, lorsque le mot sionisme devient d’usage courant, si le besoin d’un ancrage territorial sous la forme d’un Etat Nation juif est clairement ressenti, sa localisation reste ouverte aux yeux mêmes des sionistes. L’Ouganda, l’Argentine, puis Madagascar ou la Syrie sont un moment envisagés.
Aucun de ces pays n’était «une terre sans peuple pour un peuple sans terre» ; à moins que l’on ne partage à l’égard de leurs populations l’opinion qu’avait le jeune Churchill sur les Afghans et les Zoulous. Or cette vision est celle du leader sioniste Chaïm Weizmann (président de l’organisation sioniste mondiale à partir de 1920) lorsqu’il écrit le 30 mai 1918 à Lord Balfour (la Déclaration Balfour a été signée le 17 novembre 1917) pour se plaindre qu’en Palestine les Britanniques fassent tout «comme s’il existait un peuple arabe en Palestine[2] ».
L’histoire des peuples est l’histoire des représentations qu’ils ont d’eux-mêmes. Les hommes ont toujours eu de la difficulté à se représenter «l’Autre» comme un humain qui leur soit égal. En 1899, les dignitaires arabes de Jérusalem écrivent à Theodor Herzl, pour qu’il renonce à son projet : «Il existe de par le monde des terres vides qui pourraient accueillir les Juifs malheureux… Au nom de Dieu, laissez la Palestine tranquille…»
L’histoire ne dit pas si les dignitaires de Jérusalem considéraient l’Ouganda ou Madagascar comme des « terres vides »[3]. Le sort réservé aux aborigènes en Australie, aux Bochimans en Afrique du Sud, aux Indiens en Amérique du Nord a montré qu’il n’y a pas de terres vides, à moins qu’elles ne soient invivables.
Weizmann partage un préjugé colonial qui est à l’époque «politiquement correct» et considère comme une évidence que les populations arabes restées en Palestine pendant deux mille ans ne peuvent constituer un peuple ; alors que les diasporas juives dispersées à travers le monde en constituent un.
Il ne faut pas s’étonner que les populations arabes de Palestine aient eu une autre représentation du monde. Le premier heurt violent entre arabes de Palestine et colons juifs a lieu le 29 mars 1886, quand des villageois arabes de Yahudia attaquent Petah Tiqvah, la plus ancienne implantation juive moderne (1878) en Palestine. Cent vingt quatre ans après, en 2010, la colonisation juive de certains territoires supposés appartenir aux Palestiniens se poursuit et ceux-ci continuent de réagir comme un peuple que l’on voudrait coloniser contre son gré.
Né aux temps du colonialisme triomphant, l’Etat d’Israël a vu se refermer sur lui le piège que constitue cette erreur d’appréciation originelle. Sur son avenir, je partage l’opinion de Guy Sorman qui, dans Les enfants de Rifaa[4], considère comme inévitable la fin d’Israël en tant qu’Etat tel qu’on le connaît aujourd’hui. Juif lui-même, Sorman s’est fait vilipendé par les éditorialistes d’origine juive de la presse française. Mais «les faits sont têtus [5]» comme disait Lénine. Et à moins d’un retournement de situation que personne ne voit venir, je crains qu’ils ne lui donnent raison à long terme.
Car le contexte géopolitique a changé. Le développement de l’information fait qu’il est devenu pratiquement impossible d’écraser complètement des populations civiles, même en prétextant que des combattants s’y cachent. Et, visiblement, la solution qui consiste à les étouffer peu à peu ne marche pas. C’est ce que tente de faire l’Etat d’Israël avec les Palestiniens, au risque de devenir aussi impopulaire dans l’opinion internationale que l’était devenu George W. Bush comme président des Etats-Unis.
L’Etat d’Israël possède pourtant l’arme nucléaire et une écrasante puissance de feu… mais cela ne lui permet pas de l’emporter dans la guerre coloniale qu’il mène contre les Palestiniens.
La Force vaincue par le Temps
Car sur le terrain, la nature des affrontements armés a changé. Nous sommes au temps des «insurgés innovants » comme le démontrent Arnaud de La Grange et Jean-Marc Balencie, dans Les guerres bâtardes[6] ; que les auteurs ont sous-titré «Comment l’Occident perd les batailles du XXIe siècle».
« Voici donc, écrivent-t-ils, l’Amérique obligée de livrer les seules batailles qu’elle peut perdre ». Ils démontrent assez clairement qu’on peut mettre n’importe quel nom d’Etat ou d’organisation internationale à la place du mot "Amérique" ; Israël ou OTAN par exemple. Qu’elles aient lieu en Palestine, au Liban, en Irak ou en Afghanistan, ces guerres dites «de quatrième génération » (4GW – Fourth Generation Warfare) ont des caractéristiques communes. Les auteurs analysent avec précision les nouvelles armes et les nouvelles tactiques que les «insurgés innovants » mettent au point, prenant toujours un temps d’avance sur les armées régulières, pour des budgets dérisoires.
Je vous renvoie sur ce point à la lecture de leur livre, pour ne retenir ici que ce qui me paraît être la caractéristique fondamentale des ces «guerres bâtardes»: l’efficacité de l’ennemi repose «sur le contournement dans la durée de la puissance de l’adversaire ».
Nous sommes en face d’une forme évoluée d’insurrection, selon le colonel des Marines Thomas X. Hammes, théoricien de la 4GW, qui «utilise tous les réseaux disponibles – politiques, économiques, sociaux et militaires – pour convaincre les décideurs adverses que leurs objectifs stratégiques sont, soit irréalisables, soit trop coûteux à atteindre comparés au bénéfices initialement envisagés »
Les deux auteurs expliquent bien comment seule compte en définitive la perception du déroulement de la crise par les opinions publiques. Le Fort peut se prévaloir de sa victoire sur le terrain et pourtant ne jamais gagner si le Faible refuse de reconnaître sa défaite: «La preuve en est fournie tous les jours à Gaza, écrivent-ils, où, en dépit de sa supériorité incontestable Tsahal ne peut aucunement remporter une victoire militaire définitive, une des nombreuses factions palestiniennes étant toujours en mesure de tirer approximativement une salve de roquettes artisanales contre le territoire israélien ».
Dans ces guerres le rapport au temps est à l’avantage du Faible. Comme le dit le stratège américain Andrew Krepinevitch, les soldats américains sont «des sprinters qui ont été amené à faire un marathon ». Le maître mot des insurgés n’est plus la destruction ou la conquête mais la perturbation. Les forces occidentales peuvent gagner ponctuellement sur le plan militaire, mais l’histoire récente montre qu’elles perdent la paix. La deuxième phase d’un conflit – qu’on n’ose même plus appeler « stabilisation » tourne inévitablement au cauchemar: «L’Amérique en Irak, l’OTAN en Afghanistan, écrivent De la Grange et Balencie, occupent sans contrôler, sans avoir les moyens de développer, de pérenniser l’action de sécurité initiale ».
Pour compenser cette asymétrie d’un genre nouveau qui joue en faveur du Faible, les dollars ne servent à rien. On n’achète pas le temps, ni le cœur des populations civiles si l’on n’est pas capable d’apparaître comme des bienfaiteurs ou, à tout le moins, des reconstructeurs. Les auteurs notent que pour réussir la phase de « stabilisation » les armées d’occupation devraient s’imposer un changement d’attitude auquel elles ne sont pas préparées. Elles devraient être capables de passer «dans des délais très brefs, d’une posture militaire classique (privilégiant la manœuvre et le choc) à une fonction « d’ingénierie sociale » comme tentent de le faire en Afghanistan, avec un succès relatif, l’US Army et l’OTAN avec les Provincial Reconstruction Teams ».
Dans ses interventions en Irak et en Afghanistan, l’Occident à promis des « plans Marshall » qui n’ont jamais vu le jour, pour lesquels on n’a jamais trouvé l’argent nécessaire. Aucune chance dans ces conditions que les militaires occidentaux puissent apparaître pour autre chose que ce qu’ils sont: des forces d’occupation qui tuent vos voisins sous prétexte d’assurer votre sécurité.
Pourquoi les armées occidentales se trouvent-elles embourbées dans ces petites guerres sales (la situation en Palestine étant d’un autre ordre) ? Pour ce que nos deux auteurs appellent des «conflits d’accès»; ce qui est une autre manière de nommer des guerres coloniales. Accès à des minerais de plus en plus rares, à des ressources énergétiques, à des points de passages, demain à des ressources en eau où accès aux forêts. On peut étendre le concept à l’interdiction de l’accès: à l’arme nucléaire, à l’espace ou à certaines zones maritimes.
L’avenir nous réserve peut-être des conflits majeurs et massifs. Mais il faudrait au moins convenir que la guerre coloniale de type classique est devenue impossible à gagner.
L’idée de s’entendre avec les peuples qui détiennent les ressources que nous convoitons est peut-être une idée neuve qui vaut la peine qu’on l’examine. Car pendant ce temps la Chine achète l’Afrique sans livrer bataille (7).
[1] Winston Churchill, Mes jeunes années. Tallandier. 2010. 478 pages.
[2] Cité dans le remarquable et synthétique livre d’Alexandre Defay, Géopolitique du Proche-Orient. Que sais-je ? PUF. 2006.
[3] Cité par Guy Sorman dans Les enfants de Rifaa.
[4] Guy Sorman, Les enfants de Rifaa. Fayard, 2003. 372 pages
[5] Aux environs du 17 octobre 1917, Lénine écrit une « Lettre aux camarades », qui paraîtra dans le journal Rabotchi Pout. Il utilise à plusieurs reprise cette petite phrase dans ce texte. Elle est souvent citée bien que peu de gens aient lu le texte d’origine dans sa traduction en Français. On la trouve à http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/10/vil19171017.htm
Mark Twain est à l’origine d’une phrase similaire, qu’il devait destiner aux économistes: «Les faits sont têtus. Il est plus facile de s’arranger avec les statistiques ».
[6] Arnaud de La Grange et Jean-Marc Balencie, Les guerre bâtardes. Collection Tempus, Payot, 2009 (2008 pour la première édition).
(7) En 1999, le montant des échanges entre la Chine et l'Afrique s'élevait à 6,5 milliards de dollars. En 2008, il a atteint 106,8 milliards. (China's African Challenges, Sarah Raine. Routledge,2009)
Islam, relecture ou terrorisme
L'attentat manqué dans un avion à destination des Etats-Unis, le 25 décembre, nous a replongé dans le débat autour du terrorisme islamique. J'ai repris ici la première partie d'un texte que j'avais écrit peu après les attentats du 11 septembre et qui reflète ce qu'un non spécialiste peut comprendre de certains mécanismes à l'oeuvre dans l'Islam, qui servent aux terroristes à justifier leurs actes. Au cours de ces dix dernières années, la réforme de l'Islam n'a pas eu lieu, même si elle est souhaitée, comme elle l'était déjà alors, par certains musulmans. Construit sur une base bibliographique assez large, le texte cite également plusieurs extraits de la presse de 2001. Le fait qu'ils puissent convenir à la lecture en 2010 montre à quel point la problématioque décrite ci-dessous est encore d'actualité.
En quoi une application rigoureuse du Coran et des principaux textes qui régissent la vie des musulmans entre-t-elle en conflit avec le monde Occidental ? L’Islam est-il susceptible d’une relecture par les musulmans eux-mêmes, ou bien, s’ils ne le souhaitent ou ne le peuvent pas, le terrorisme et, plus généralement, l’affrontement avec l’Occident, vont-ils se poursuivre? Deux questions auxquelles ce texte tente d’apporter des éléments de réponse.
LA MECANIQUE DES FRICTIONS ISLAM-OCCIDENT
De la parole révélée à la clôture de l’itjihad
L’actualité nous éloigne du contenu spirituel, de la sagesse, de cette religion, de son sens profond, vécu par ses fidèles. Les notions rappelées ci-dessous, en espérant ne pas commettre trop d’erreurs, ne sont donc qu’une liste des points de friction possibles ou avérés entre Islam et Occident.
Ce qui fait problème, dans les rapports entre la culture islamique et la culture occidentale, ce ne sont pas la transcendance, l’ineffable, la poésie arabo-musulmane, dont on dit qu’elle est la plus belle qui soit, mais l’Islam comme religion de fer, tout ce qui peut amener ses fidèles à croire que le monde hors Islam est mauvais, corrompu et persécuteur des vrais croyants. Si on retient ici la lettre des textes, ce n’est pas pour en dévoyer l’esprit, mais parce qu’une partie des musulmans exigent précisément que les écritures saintes soient appliquées à la lettre.
La parole de Dieu. Le grand miracle revendiqué par l’Islam (par ailleurs beaucoup plus méfiant à l’égard des miracles que le catholicisme), est que le Verbe se fait Livre. Le Coran est considéré par lui comme la parole de Dieu, pure et directe; il est la récitation - pas la transcription ou la traduction - par Mahomet du message divin descendu en lui.
Par comparaison, les Evangiles ne sont que la parole des apôtres. On peut imaginer, dans la religion catholique, que les hommes commentent, discutent, ce qu’ont écrit d’autres hommes à propos de Dieu. Mais si le Coran est Dieu, comment un simple humain pourrait-il dire là dessus quelque chose ? Comment en changer une virgule, comment en omettre sciemment certains passages difficilement acceptables aujourd’hui et rester de bonne foi ?
Conclusion des érudits musulmans : Dieu étant éternel, le Coran l’est aussi, il est incrée, seules les lettres qui le reproduisent le sont. La puissance de l’affirmation coranique, que les musulmans perçoivent comme une chance inouïe, apparaît aux non-musulmans comme un effrayant problème.
L’unicité de Dieu. L’orientaliste Roger Arnaldez considérait que le dogme de l’unicité de Dieu est le dogme essentiel de l’Islam, religion du monothéisme par excellence. Le polythéisme – Bouddhisme, Indouisme – mais aussi la doctrine chrétienne de la sainte Trinité sont vivement condamnés par le Coran, qui y voit la marque des hypocrites.
Le libre arbitre, l’espace de la liberté humaine face au Dieu tout puissant, a été un moment accepté par les penseurs musulmans. Inspirés par la philosophie grecque, le mouvement des Mutazilites, autour du Xe siècle, a défendu l’idée que l’homme était capable de faire la distinction entre le Bien et le Mal. Ils furent combattus (leurs livres brûlés) par les tenants de ce qui allait devenir l’orthodoxie (au moins chez les sunnites; 90% des musulmans) qui voient là une atteinte à la toute puissance de Dieu, estimant que la notion de Bien ou de Mal ne peut venir que d’une révélation.
On voit ce que cette perspectives totalisante - sinon totalitaire - peut engendrer comme difficultés à l’époque contemporaine. Dans ce contexte, la motion de Progrès n’a guère sa place, ni le doute philosophique, ni l’examen rationnel d’un problème indépendamment de ses connotations religieuses. Si nous nous mettons un instant du point de vue d’un croyant, d’un taleb – étudiant en théologie islamique – le monde dans lequel nous vivons doit lui apparaître comme un blasphème permanent.
La fusion du spirituel et du temporel. Mahomet est chef de guerre et homme politique, législateur et justicier. Il confond dans sa personne tous les pouvoirs que l’Occident s’est appliqué à séparer. Selon les Evangiles Jésus aurait dit «Mon royaume n’est pas de ce monde », « Rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».
L’idéal du christianisme est qu’advienne le royaume de Dieu sur terre. Dans l’Islam, la société est déjà dans le royaume de Dieu. La distinction entre le spirituel est le temporel devient difficile, sinon impossible. L’idée même d’une séparation de la religion (din), de la société (dunya) et de l’Etat (daoula) est dénuée de sens dans l’Islam classique (le mot daoula ne se trouve d’ailleurs pas dans le Coran).
Selon Hami Ramadan, directeur du Centre Islamique de Genève, « le seul fait d’admettre qu’un quelconque régime politique puisse légitimement remettre en cause la loi divine est un acte d’idôlatrie » (cité par Michel Tribalat dans le Figaro du 21/09/2001). Pour Jacques Rollet (théologien, auteur de Religion et politique. Grasset 2001 : « Il n’y a pas, dans la religion musulmane de moyen de distinguer le religieux du politique » et donc : « La Démocratie occidentale, telle qu’elle est pratiquée en Europe n’est donc pas directement imaginable dans le monde musulman. » Dés lors, la laïcité fait problème, engendrant une suspicion d’athéisme, qui est, lui, sévèrement condamné.
L’individu invisible. Le message de Mahomet est en phase avec la société de son temps, tribale, clanique, où le groupe est en tous points plus important que l’individu. Cela engendre une morale de monde clos, qui crée des valeurs – qui, à nos yeux, sont belles pour autant qu’elles ne soient pas exclusives - comme la cohésion, la solidarité, la générosité. Chacun veille sur l’autre, libre de le surveiller même et de se mêler de ses affaires, pour son bien. Selon le point de vue d’où on se place, on parlera de sollicitude ou de soumission et d’oppression sociale. En tout état de cause, la cellule familiale éclatée, l’individu qui trace son chemin dans la vie en ne comptant que sur lui-même et/ou sur l’aide de son père et de sa mère, est un modèle social étranger à l’Islam traditionnel.
Le statut de la femme. Même si elle peut être considérée comme inachevée, l’émancipation de la femme, son autonomie professionnelle est sociale, sont autant de faits acquis en Occident. Si les cultures islamiques et non-islamiques devaient se rapprocher dans le futur, transiger sur ce point sera pour l’Occident impensable. Mahomet à apporté un progrès à la société pré-islamique en interdisant de tuer les filles à la naissance ou de les enterrer vivantes en cas de disette… Pour le reste, le Coran et la Tradition considèrent la femme comme inférieure à l’homme. Non pas dans la vie sexuelle, vis à vis de laquelle l’Islam est plus à l’aise que la tradition chrétienne, ni comme inspiratrice de la passion amoureuse, mais comme personne.
L’Islam aurait, écrit Anne-Marie Delcambre, « une conception de la femme réduite à un corps », avant d’ajouter : « L’idéal de la belle génisse fut longtemps dans l’inconscient musulman ». La femme est soumise au plaisir de l’homme : « Une femme ne doit jamais se refuser à son mari, fût-ce sur le bât d’un chameau ou sur le bord supérieur d’un four embrasé ». L’homme peut la répudier, mais pas l’inverse et il peut avoir jusqu’à cinq femmes s’il est capable de les traiter équitablement.
Coran, Suna, Charia : le quotidien réglementé. Les Evangiles ne légifèrent pas sur le quotidien des hommes, alternant plutôt paraboles moralisantes et grands principes. Le Coran passe indifféremment des hauteurs de la foi au calcul de la part d’héritage qui revient à la veuve, à la façon dont les femmes du prophète doivent porter un voile (« O Prophète, Dis à tes épouses, à tes filles et aux femmes des croyants de se couvrir de leur voile. C’est pour elles le meilleur moyen de ne pas être offensées. » (Sourate 33). Classées par ordre de longueur, les différentes subdivisions du coran (les sourates) sautent d’un sujet à l’autre, passant du prosaïque au sublime au point, comme le dit justement Anne-Marie Delcambre, qu’un lecteur Occidental «ne voit bien souvent dans le Coran qu’un texte obscur, sans logique, sans ordre et dont la lecture est décevante ».
Le point ici n’est pas de porter un jugement sur le fond; un texte n’est pas sans intérêt parce que difficile d’accès et, après tout, le lecteur occidental pourrait bien se donner un peu de mal. Ce qui fait problème, dans les rapports Islam-non-Islam, tient à l’accumulation des réglementations sur les circonstances petites ou grandes de la vie quoditienne. Certaines peuvent passer pour des particularismes culturels secondaires – la longueur de la barbe, ne pas souffler sur sa soupe, l’usage de la main gauche – mais d’autres sont pour l’Occident source d’horreur, comme la lapidation ou l’amputation d’une main pour les voleurs.
Après le Coran, la Suna, qui constitue la seconde source de l’Islam, représente la Tradition, ou en quelque sorte, le bon Coran tel qu’il se déduit des récits de la vie de Mahomet. En cas de contradiction entre le Coran et la Suna, c’est même la Suna qui l’emporte. Mohamed Khadafi, en Lybie, a critiqué cette surévaluation de la Suna, affirmant au contraire que le Coran était la seule source digne de foi.
La Charia, ou « voie à suivre » est la loi coranique, le corpus des commandements et des interdictions, mais aussi des recommandations et des mises en garde, qui ne se trouveraient pas déjà dans le Coran ou la Suna. Elle définit les obligations du culte, les obligations concernant les relations en société (droit privé, délits et crimes), les interdictions d’ordre alimentaire. Là aussi, aux yeux d’un Occidental, l’essentiel et le transitoire se côtoient sur le même mode impératif.
La Charia définit les cinq « piliers » de la religion (profession de foi, prière, aumône, jeûne, pèlerinage), dont on n’a pas de peine à comprendre l’importance, mais c’est elle aussi qui fait passer la sanction de l’adultère des cents coups de fouets prévus par le Coran à la lapidation, encore appliquée en Arabie saoudite. La où le Coran se montre un peu incertain quant à la nocivité de l’alcool, les juristes de l’Islam, s’exprimant à travers la Charia, ont décidé de punir de vingt coups de fouet le fait de boire du vin…
Ni Eglise ni Pape. Qui jugera les juristes ? En principe, l’Islam est une communauté sans chef, ni spirituel ni temporel. Pas d’Eglise, avec ses prêtres, ses évêques, ses cardinaux et son Pape, pour moduler le message divin au fil des siècles. Vatican II, et l’aggiornamiento qu’il a imposé aux fidèles et à leurs guides spirituels, paraît difficile à concevoir, sinon impossible, en Islam.
Pourtant, pendant que Dieu « est », l’Humanité « devient »; ce qui est une perception occidentale. Pour l’Islam, le Coran et la Suna ont dit le tout de tout et pour toujours.
Que l’on dirige le détail de la vie des hommes du troisième millénaire en appliquant à la lettre des prescriptions figées avant l’an mille, n’est pas censé provoquer le moindre malaise. On se doute bien qu’il n’en a pas été toujours ainsi et que, dans une culture fascinée par le verbe – arab et littérature ont la même racine en arabe – les exégèses, les écoles juridiques et les schismes n’ont pas manqué. Particularismes que l’on retrouve inévitablement quand on parle de l’Islamisme. Mais partout, le dogme de l’application rigide des textes fondateurs et l’exigence de la soumission de l’homme à sa foi et à ses guides spirituels reviennent, gommant les différences.
Soumission du fidèle, punition des infidèles. En lisant le Coran pour la première fois, on est frappé par deux thèmes qui reviennent sans cesse : la soumission à Dieu, la punition des mécréants. Dieu sait tout, l’homme ne sait rien, qu’il se taise et obéisse. Dieu s’affirme comme miséricordieux, mais rappelle à l’homme qu’il observe le moindre de ses gestes et que, s’il sait récompenser, il saura aussi se montrer sans pitié.
Quand à l’Autre du Coran, le Chrétien, le Juif, celui qui partage la tradition du Livre ou, pire, qui croit encore à d’autres Dieux, il fait l’objet d’une attention inquiète, sourcilleuse, un peu obsessionnelle. Les règles d’une cohabitation avec les autres peuples du Livre sont précises, mais parfois contradictoires; comme si on voulait bien tolérer des cousins qui susciteraient cependant en nous une exaspération qui ne demande qu’à exploser.
Mahomet n’a pas été un exemple de patience avec les Juifs. En 622, par la Constitution de Médine, il fait entrer juifs et arabes dans une sorte de confédération d’assistance mutuelle. Mais, dès 624, il chasse de Médine la tribu juive des Qaynuqâ et confisque leurs biens. Puis ce sera le tour de la tribu juive de Banû Nadhîr, avant celle des Banû Qurayza, dont les membres seront décapités. En 628, il recommence avec les juifs de la palmeraie de Khaybar, à cent cinquante kilomètres de Médine.
Le Coran stipule que le musulman veillera à respecter le Chrétien et le Juif, pour autant qu’ils ne s’opposent pas aux lois de l’Islam. Ce qui laisse incertain le moment de bascule où les musulmans peuvent légitimement imposer l’Islam à la société dans laquelle ils vivent. (« Les Juifs disent Esdras fils de Dieu; les Chrétiens disent le Messie fils de Dieu : ce n’est là qu’un propose de leur bouche analogue à celui des dénégateurs de jadis. – Dieu les combatte! Comment à ce point se fourvoyer! Ils se donnent pour maîtres leurs docteurs et leurs moines en place de Dieu, (et font de même) du Messie fils de Marie. Et pourtant il leur a été commandé de n’adorer qu’un seul Dieu – il n’est de Dieu que Lui, tellement au-dessus de ce qu’ils lui associent! » (Sourate IX, vs 30-31, dans la traduction de Jacques Berque).
Le glaive et la conquête. La vie de Mahomet est une vie de combats et de guerres, dans une culture tribale qui les valorise. Un de ses premiers exploits est typique d’un chef bédouin : la razzia contre les mecquois de 623. «Soignez vos lances et vos arcs. Par eux, la victoire fut acquise au Prophète, par eux s’étendirent vos conquêtes » lui fait dire la Tradition. Pour l’Islam. La géographie du monde se divise en trois catégories :
Dar el islam, la « demeure » ou le « territoire de l’Islam », qui est aussi dar el salam, « le territoire de la paix »: là où l’islam est la religion principale. C’est là que réside la communauté des musulmans, la oumma. Une communauté dont l’unité est à vrai dire plus symbolique que réelle; mais ce symbole même conforte les musulmans dans un sentiment sécurisant d’appartenance.
Quand Mustafa Kemal (Ataturk) abolit le califat en 1924, il provoque un trouble dans la communauté musulmane; il crée en quelque sorte des orphelins, qui se cherchent désormais et des limites et un centre. De façon inattendue, seul l’imâm Khomeyni, lorsqu’il prononça sa fatwa contre Saliman Rushdie en 1989, recréera d’une certaine façon une communauté des musulman, mais sans frontières cette fois, à l’échelle de la planète.
Par opposition, dar el kufr, le « territoire de l’impiété », dit également dar el harb, le « territoire de la guerre », est le monde non musulman, perçu comme hostile et qui devrait être progressivement gagné à l’Islam par la prédication et les conversions, voire par les armes.
Dans une situation intermédiaire se trouve le dar al-sulh, « terre de la conciliation » ou dar-al-dawaà « terre de la prédication », ces lieux où le musulman peut prêcher sa foi au milieu des infidèles. La réciproque n’est pas vraie : détenir chez soi une Bible constitue, en Arabie saoudite en tout cas, un délit.
Mais le Coran ou la Sunna ne prévoient rien de plus précis qui puisse orienter les actions des musulmans non-arabes répartis à travers le monde, et qui sont aujourd’hui sept fois plus nombreux que les musulmans arabes. Les théoriciens islamistes se chargeront de combler ce vide.
Le djihad. Du vivant même de Mahomet, ses contemporains considèrent ses victoires militaires comme la preuve de la justesse de sa cause. En deux ou trois siècles, l’Islam connaît une expansion foudroyante, qui sera ensuite amplifiée par la dynastie Abasside, puis par les conquêtes de l’empire Ottoman.
Toutefois, le jihad n’est pas un pilier de l’islam. Avec charia et taliban, c’est sans doute un des trois mots arabes que l’on retrouve le plus souvent dans les médias du monde entier depuis le 11 septembre 2001… Il commence a être employé dès 624, après la victoire de Badr contre les Mecquois. On l’a vu, la première bataille contre les Mecquois, en 623, était une razzia et reconnue comme telle. Mais la seconde, qui amène Mahomet à violer les usages au cours de ce qui était alors un mois sacré de pèlerinage, est déclarée guerre sainte contre les ennemis d’Allah; ceux qui mourront au combat recevront le titre de chahîd (martyr).
Au sens premier, le jihad décrit d’abord l’effort fait sur soi-même pour être meilleur. C’est ce que les musulmans appellent le jihad intérieur ou jihad majeur. C’est par extension que le mot désigne une guerre considérée comme sainte, jihad mineur ou extérieur (le Prophète a employé à son propos l’expression al jihad-l-asghar, ou petit effort).
Mais ce terme peut aussi désigner l’effort pour propager l’Islam. On distingue alors, selon Gilles Kepel, deux types de jihad : « le jihad offensif d’abord, ou des musulmans attaquent un territoire non musulman. C’est une obligation qui concerne seulement le commandeur des croyants - le chef de la communauté - et les combattants. Le jihad défensif, ensuite : il est beaucoup plus important car c’est une obligation de chacun quand l’oumma – la communauté des croyants – est en danger. Tout le monde doit y participer dans la mesure de ses moyens. » (Libération du 19/11/ 2001). Pour les oulémas d’obédience saoudienne, le jihad en Afghanistan, envahi par les « impies » soviétiques, est défensif. Pour Ben Laden, le jihad contre le régime saoudien, qui tolère sur la terre sacrée de la Mecque les « impies » américains est défensif. On n’aura pas de mal à comprendre que, pour un très grand nombre de musulmans, le conflit israelo-palestinien puisse être lui aussi un jihad défensif.
L’Occident, cauchemar et tentation
Personne n’aime être vaincu, ni par le corps, ni par l’esprit. C’est encore plus difficile quand on appartient à une religion du glaive qui a fait trembler le monde occidental jusqu’au siège de Vienne, en 1529 et qui a donné à l’Europe, du VIIIème au XIII è siècle, de grands penseurs et de grands savants.
Mais le monde change et les écarts se renversent. Pour faire court on retiendra ici l’éclairage qu’en donne le philosophe iranien Javad Tabatabai : « L’Islam connaît un mouvement philosophique extraordinaire jusqu’au XIe -XIIe siècle parce qu’on interprétait le Coran à partir d’Aristote; c’est la Charia qui était rationnelle. Après l’invasion turque, c’est la raison qui devient servante de la Charia. L’Islam a alors perdu le contact avec le mouvement des idées dans le monde, la vie, le mouvement social et historique; il ne parle plus parce qu’il n’arrive pas à introduire un nouveau contenu dans les mots ». (Libération, 28 Octobre 2001)
La multiplication des mosquées et en particulier des mosquées-écoles (madrasa ou medersa) a été le puissant relaie de l’expansion de l’islam dans le monde. Dans ces écoles coraniques, tout esprit critique, toute recherche, sont abolis. C’est la récitation qui prévaut : les nouveaux croyants répètent - entre deux coups de baguette sur la tête quand ils se trompent - des versets qu’ils ne comprennent pas.
La tentative des mutazilites pour concilier foi et raison est pratiquement la seule du genre en Islam. Le droit musulman (fiqh), qui a pour objet l’interprétation de la Charia, la loi islamique, a connu lui aussi un moment d’ouverture. L’effort de réflexion personnelle – ijtihad – est reconnu comme licite - même si le sujet est tout de suite très disputé parmi les docteurs de la loi coranique - jusqu’au XIe siècle.
Mais cet espace de rationalité profane paraît décidément contraire à l’esprit de la loi islamique. Une raison libre est une raison créatrice et le rôle de créateur n’appartient qu’à Dieu. L’opinion majoritaire des juristes musulmans en vient alors à considérer que tout est dit en matière de droit et qu’il convient d’arrêter la période de l’itjihad; ce que l’on appellera « la fermeture des portes de l’itjihad ». Place à la répétition et à la redite.
C’est de là que beaucoup de penseurs musulmans datent le début de la décadence de l’islam, ou, plus exactement, sa sclérose. Ainsi l’Islam protège sa foi, sûrement plus que ne fait le christianisme (on pense aux papes campant sur les principes de leur religion pour refuser la contraception au milieu de l’hostilité ou même l’indifférence générale) mais en même temps il l’enferme dans son armure.
Les inconséquences de la Modernité. C’est sur cette forteresse que la modernité abat ses parfums vénéneux. Le progrès technologique, qui laisse si visiblement les pays arabes en arrière, est une notion difficilement acceptable quand le Livre saint est censé avoir tout dit pour toujours. Avec lui l’innovation permanente devient pour l’Islam une hérésie.
Le rapport au temps est fragmenté, utilitaire, en Occident, quand il est, en Islam, dans la main de Dieu. Autres caractéristiques de l’Occident, la remise en cause de l’obéissance – vertu cardinale pour le Coran - en même temps que la capacité à se mettre au service de principes ou d’organisations désincarnées – la Sience, l’Etat – quand la vie musulmane respire dans la relation personnelle et l’affectif. Enfin, l’autonomie de l’individu, sans attache, sans devoir (ou bien peu) vis à vis du groupe.
La pression est phénoménale pour les musulmans vivant hors des pays arabes, soit la grande majorité d’entre eux. Le choix est entre la submersion, où l’identité risque de se perdre, ou l’affirmation que la religion musulmane est la meilleure, en tous points supérieure à celle des chrétiens.
La géopolitique, un malheur et un défi. Là dessus, la géopolitique vient aggraver le malaise. La colonisation a produit le sentiment de défaite et d’injustice que l’on imagine. La Déclaration Balfour (1917), par laquelle la Grande Bretagne promet la « création d’un foyer national juif en Palestine », les mandats que la Société des nations attribue, en 1920, à des puissances européennes sur des pays arabes, tout cela appelle les musulmans à réagir, et le plus fortement possible.
Dans le domaine si sensible de la religion, l’écart Orient-Occident est si grand qu’il est difficile de faire avancer les choses sans se remettre, au moins un peu, en cause. En revanche, la reconquête de l’indépendance, la création ou re-création d’une forme d’Etat musulman sont, finalement, des voies plus ouvertes. Tandis que l’Islam reste l’Islam, le nationalisme et la lutte pour l’indépendance apporteront aux peuples arabo-musulmans une cause à défendre, une fierté retrouvée et une possible victoire.
ISLAMISME ET MANIPULATIONS
Quand le nationalisme déçoit
Jusqu’au début des années 1970, la culture du nationalisme était prédominante dans la plus part des pays musulmans. D’Ataturk à Reza Palhevi en Iran, de Nasser en Egypte, à Amanoullah en Afghanistan et Bourguiba en Tunisie, toute une génération de nationalistes sont porteurs d’espoir. Ils sont soit opposés soit en froid avec le modèle musulman traditionnel. Ils adoptent le modèle européen, mettent l’accent sur le culte de la nation, de la langue, allant jusqu’à pousser des études archéologiques pour mettre en avant le passé pré-islamique.
Puis vient le moment où le nationalisme arabe ne tient pas ses promesses et perd ses batailles. C’est le début d’un désenchantement qui dure encore. La défaite arabe de la Guerre des Six jours en juin 1967 est ressentie comme une humiliation tragique. L’espoir d’une victoire contre l’ennemi commun Israel était le seul facteur consensuel entre des Etats nationalistes scindés en deux camps antagoniques : « progressistes » derrière l’Egypte nassérienne, la Syrie et l’Irak baasiste et « conservateurs » derrière les monarchies de la péninsule et la Jordanie.
A cela s’ajoute les échecs économiques, la sanction de la réalité vis à vis des promesses faites naguère par les jeunes Etats à leurs citoyens. Chacun peut voir que la misère, la corruption, l’absence de services publiques décents, sévissent encore aujourd’hui.
Précisément, une génération, grossie par l’explosion démographique (entre 1955 et 1970, la population s’est accrûe de l’ordre de 40 à 50 % selon les pays), arrive à l’âge adulte sans avoir jamais connu la colonisation (ni ses injustices, ni les luttes de libération), ni profité des carrières intéressantes ouvertes par l’accession à l’indépendance. Souvent issue d’un exode rural qui se traduit par un entassement urbain difficilement supportable, la jeunesse est mieux éduquée que la génération précédente, à qui elle reproche d’accaparer l’Etat, le pouvoir et la richesse. Désabusement, frustration, pauvreté d’une classe instruite qui cherche un nouveau discours d’espoir et d’affirmation : terreau fertile pour la prédication islamiste.
Les bases théoriques de l’islamisme
Les racines de l’islamisme remontent à la suppression du califat et au désarroi qu’il a suscité. Fondé en 1927 en Egypte, l’Association des Frères Musulmans voudrait récupérer cette dimension politique de l’Islam que représentait le califat. Pour eux, les défaites de l’islam sont dûes aux perversions et aux mœurs décadentes de l’empire Ottoman.
Face aux nationalistes de l’époque ils affirmaient déjà ce qui est encore aujourd’hui le fondement de l’Islamisme : « Le Coran est notre Constitution ». Nul besoin de s’inspirer des exemples européens, de leur idée de démocratie ou même de République. «L’Islam est un système complet et total »; s’il y a un problème politique, sa solution est dans l’instauration d’un Etat islamique régi par la Charia. Rien ne peut égaler en harmonie la société pure et parfaite crée par le Prophète. Selon un hadith, Mahomet n’aurait-il pas affirmé : «Le meilleur de ma Nation est le siècle dans lequel je vis »? Les Frères Musulmans connaîtront très vite un large succès populaire.
Ils applaudissent l’arrivée au pouvoir de Nasser, pensant que celui-ci les aidera à dissoudre ces partis politiques qui divisent la Communauté des Croyants. Mais le projet nationaliste du rais est autre; entre eux le conflit sera inévitable. Une tentative d’assassinat de Nasser à l’automne 1954, imputé aux Frères Musulmans, donnera au pouvoir l’occasion de les éliminer. Le mouvement disparaît peu ou prou pour vingt ans en Egypte. Pendant ce temps, il se diffusera largement dans d’autres pays arabes.
Sayyid Qob, l’égyptien; Mawdoudi, le pakistanais, vont être les théoriciens de l’islamisme. Leur raisonnement est simple et condamne sans appel les régimes arabes en place. Les jeunes Etats arabes indépendants s’inscrivaient dans une vision de l’Histoire à l’européenne. Avec eux, pensaient-ils, la nation arabe connaissait un nouveau commencement, une trajectoire originale. Pour Qob et ses émules, au contraire, l’histoire moderne des pays arabes indépendants n’a aucune substance. Ces pays sont dans un état d’ignorance (jahiliyya ) comparable à celui dans lequel vivaient les Arabes avant la Révélation de l’Islam au Prophète.
Cette charge contre le nationalisme et ses idéaux va plus loin encore. Reprenant des concepts forgés par Mawdoudi, Qob distingue Islam et non-islam de façon radicale. Dans l’Islam, Allah détient seul la souveraineté, il est l’objet unique de l’adoration des hommes. Le mieux que puisse faire un dirigeant sur cette terre est de gouverner selon ce qu’Allah a révélé. En revanche, si on donne un caractère de «souveraineté » à une « idole » - comme la nation, le parti, l’armée, le peuple – et que l’on encourage les masses à adorer cette idole (comme les régimes des jeunes pays arabes savaient si bien le faire), alors on est dans l’état d’ignorance des temps pré-islamiques. Les islamistes doivent détruire cette ignorance comme Mahomet avait détruit l’ordre social qui régnait avant la Révélation.
Une contestation radicale
Là où les Frères Musulmans restaient peu engagés dans le combat politique, Qob et Mawdoudi apportent une subversion, au sens fort du terme, dans la vision musulmane de la société. Ce n’est pas seulement le monarque ou ses ministres qu’ils déclarent en état d’ignorance, de jahiliyya, c’est l’ensemble du corps social. Cela revient à dire que toutes les personnes visées par eux sont, en fait et en droit, hors de la communauté musulmane, hors de l’oumma. Ce qui est une accusation terrible dans la tradition musulmane, reprenant en cela directement la coutume des tribus bédouines. Cela revient à prononcer contre le coupable le tafkirkurf, impiété), l’équivalent d’une excommunication majeure. Dans l’Islam, l’homme ainsi condamné ne bénéficie plus d’aucune protection, littéralement, selon les écritures saintes, « son sang est licite », il peut être tué par quiconque. (dérivé de
Mahomet a été bien près de se voir appliquer cette sentence du tafkir, lorsque sa prédication a commencé à gêner les marchands de la Mecque, membres du clan des Quraychites dans lequel il était entré par son mariage. Il ne devra qu’à son oncle Abu Talib, de ne pas être banni du clan et ainsi exposé à toutes les persécutions. Ainsi, du sixième siècle à l’an 2000, rien ne change; ce que les islamistes trouvent satisfaisant.
Ce raisonnement implacable aura un profond retentissement dans une partie de la jeunesse musulmane à travers le monde. Mawdoudi enfoncera encore le clou en affirmant que les cinq piliers traditionnels de l’islam ne sont qu’une préparation à un sixième pilier, qui doit être le jihad, la guerre sainte. Son premier livre, paru à la fin des années 20, s’intitule d’ailleurs « Le jihad dans l’Islam ». Mawdoudi reste le premier inspirateur des talibans.
Le martyr, comme couronnement du jihad
Membre d’une « église » qui ne représente pas plus de dix pour cent des musulmans dans le monde, l’ayatollah chiite Khomeini n’en deviendra pas moins le troisième père fondateur de l’islamisme. Sa première force est d’être un docteur de la loi alors que Qob et Mawdoudi avaient vu leurs idées combattues par les oulémas du sunnisme. D’une indéniable habileté tactique, Khomeini reprendra à son compte les idées de certains penseurs chiites contemporains (dont Ali Shariati, admirateur de Sartre et de Che Guevara, traducteur de Franz Fanon). Avec eux, il accompagnera une réorientation du chiisme vers un militantisme combatif.
Un des axes du chiisme est la célébration du martyre de l’imam Hussein, fils d’Ali, quatrième calife de l’islam et petit-fils du Prophète, tué par l’armée du calife sunnite de Damas, considéré par eux comme un usurpateur. Au cours de cette célébration s’exprime le « dolorosisme » propre aux chiites : flagellations rituelles dans la tristesse du souvenir de cette mort que l’on a pas su empêcher. La majorité des chiites croie également que le douzième imam, descendant d’Ali, Mohamed al Mahdi, mystérieusement disparu en 874, reviendra à la fin des temps; ce qui a fait d’eux un mouvement plutôt quiétiste en politique, en retrait du monde, très fidèle à un clergé bien organisé, plutôt indifférent aux luttes de pouvoir. L’islamisme de Komeini a changé cela en invitant les musulmans à reprendre le combat mené par l’imam Hussein contre les usurpateurs, en l’occurrence le régime des Palhavi.
Du martyr comme commémoration on peut aussi passer au martyr de soi, comme offrande de sa vie à la foi. Cette vocation du martyr (chahid) est plutôt étrangère à la sensibilité religieuse des sunnites. Mais on la voit aujourd’hui récupérée par les islamistes, que ce soit dans les détournements d’avion du 11 septembre, en Afghanistan où chez les palestiniens.
La force et l’exemplarité de Khomeini tiennent à son succès - avoir réussi à prendre le pouvoir et à instaurer un état islamique – comme à la fatwa qu’il a lancée contre l’écrivain Salman Rushdie en 1989, après la parution des « Versets sataniques ». Cette condamnation a cristallisé un sentiment d’identité culturelle (il est symptomatique que les musulmans de France aient alors demandé la saisie du livre, voulant signifier par là, comme le déclarait le recteur de la mosquée de Paris en Juin 1989, M.Tedjini Haddam, que « les musulmans en France ne sont pas une communauté de seconde zone ») et ressoudé, à l’échelon de la planète, la communauté des croyants, phénomène extrêmement important pour les musulmans, même s’il reste symbolique.
La variante « pétro-dollar » de l’islamisme
Avec un corps de doctrine en acier, dans un contexte socio-économique de déception profonde, l’islamisme pouvait, sous diverses variantes, se lancer à la conquête des masses et, parfois, du pouvoir lui même.
Des islamologues comme Gilles Kepel – notamment dans « Jihad, expansion et déclin de l’islamisme » - ont analysé avec une très grande précision et dans tous les pays concernés, comment les mouvements islamistes, à l’origine fort peu nombreux, contestés (dans les années vingt, les Frères Musulmans étaient surnommés « les fêlés ») ont réussi leur prédication. Selon lui, le schéma est presque partout comparable : une jeunesse urbaine pauvre, une petite bourgeoisie – notamment les commerçants du bazar – pieuse, une classe intellectuelle frustrée dans ses perspectives de débouchés. Les mouvements qui parviennent à s’appuyer sur ces forces, sans effrayer l’une d’entre elles, ont le plus de chance de réussir.
Encore faut-il que le nerf de la guerre, l’argent, soit là. C’est là qu’entre en scène l’Arabie saoudite, avec ses petro-dollars et son islamisme wahhabite.
L’Arabie saoudite est née de l’alliance étroite passée en 1745 entre Mohamed ibn Abd al-Wahhab, réformateur ultra-rigoriste et le chef de tribu Mohamed ibn Saoud. Al-Wahhab est un taliban avant l’heure, il interdit la musique, la poésie, le théâtre, le tabac, le rire. Il exècre le culte des saints – si vivant dans l’Islam populaire – , le mysticisme, la théologie dogmatique, la philosophie et les chiites, qui, sans tolérer le libre arbitre, laissent quand même à leur ayatollahs une certaine marge d’interprétation. Fils d’un jurisconsulte de l’école hanbalite (une des quatre écoles juridiques du sunnisme) Al Wahhab va beaucoup plus loin, il enterre véritablement tout ce qui fit la civilisation de l’Islam classique. En politique, il est contre le califat, ce qui est bien pratique à une époque où les pouvoirs locaux rêvent de s’affranchir du contrôle Ottoman; mais sûrement pas pour la désobéissance civile, ce qui convient aux régimes dictatoriaux.
L’establishment religieux wahhabite est depuis ce temps au sommet de l’Etat saoudien. Le grand mufti Mohamed ben Ibrahim al-Acheikh a directement concurrencé le pouvoir royal jusqu’à sa mort en 1970 (le roi Faycal en fut réduit à faire installer clandestinement la télévision dans son palais, les wahhabites ayant donné l’assaut au siége de la toute jeune télévision nationale).
Ce qui a été vécu comme « la crise pétrolière » pour l’Occident en 1973 est apparu comme une manne divine pour les pays du Golfe. La monarchie saoudienne a joué là dessus – n’était-ce pas un signe de reconnaissance divine que d’avoir placé cette ressource pétrolière tout près de la terre sacrée de la Mecque ? – et mis à contribution sa fabuleuse et soudaine richesse pour chercher à contrôler à son avantage la communauté des croyants. L’obédience religieuse devient une clef de la répartition des aides aux musulmans du monde.
Le wahhabisme, qui passait à juste titre pour sectaire aux yeux de la plupart des pays arabes, devient la première puissance de propagation de la foi musulmane à travers le monde. Selon Kepel, les fonds publics saoudiens ont financé plus de mille cinq cents mosquées à travers le monde. Un nombre encore plus grand a été financé sur des fonds privés. L’aumône étant un des piliers de l’Islam, les organisation caritatives les plus riches, c’est à dire celle des pays du Golfe, ont pu propager l’Islam sur un mode wahhabite. C’est ainsi qu’une seule famille, particulièrement corrompue au demeurant, a mis la main sur la propagation de la foi musulmane, après avoir « wahhabisé » le pèlerinage à La Mecque. Tout ira bien jusqu’à la guerre du Golfe de 1990-91, quand les masses islamiques à travers le monde s’enflammeront pour Saddam Hussein, approuvant sa dénonciation de l’alliance entre la monarchie saoudienne et l’Occident.
La boîte de Pandore
Un mot revient constamment sous la plume des islamologues qui analysent l’évolution socio-politiques des pays musulmans : « instrumentalisation ». L’histoire des Etats arabes contemporains est l’histoire de la manipulation des croyants par le pouvoir. Il n’y a pas un pays où la lutte politique, pour accéder ou pour se maintenir au pouvoir, ne soit passée par l’encouragement ou la répression – en tout état de cause le contrôle – des mouvements religieux.
Suivre les évènements survenus en Egypte, en Algérie, en Irak, au Pakistan, en Afghanistan et dans les pays du Golfe, est d’une extraordinaire complexité; mais les mécanismes de ce jeu de dupes sont simples. On retrouve toujours un jeu de bascule entre les catégories socio-politiques identifiées par Kepel (jeunesse-bourgeoisie-intellectuels), des moments où le pouvoir en place en est conforté, d’autres où il se sert des islamistes pour détourner le mécontentement populaire vers un ennemi extérieur – les Satans communistes, américains ou juifs – et un moment où, la créature échappant à son maître, celle-ci mord la main qui l’a nourrie.
L’exemple du jidhad afghan contre l’occupant soviétique, servi par Oussama ben Laden, comme créature de la famille saoudienne, puis retourné contre celle-ci, en est l’illustration la plus connue. Le destin des populations prises dans ces instrumentalisations croisées est tragique, mais bien documenté par des spécialistes comme Gilles Kepel, Antoine Basbous, Olivier Roy et d’autres. La lecture de leurs livres laisse un sentiment de dégoût devant un demi siècle de cynisme.
TERRORISME OU RELECTURE
L’islamisme a d’abord été toléré, financé et poussé de l’avant par les Etats musulmans eux-mêmes. Ben Laden est plus une conséquence qu’une cause; sa trajectoire montre bien jusqu’où peuvent aller des individus mentalement dérangés quand ils sont encouragés par des irresponsables. La collusion entre le royaume saoudien et la CIA pour l’aider à jeter les talibans contre l’Afghanistan relevait moins d’un anti-communisme primaire que d’une façon primaire de résoudre un problème géo-stratégique. Comme l’écrit Gillles Kepel : «En sollicitant les Oulémas les plus conservateurs pour qu’ils publient des fatwas déclarant le jihad contre les Soviétiques un devoir de tout musulman à travers le monde, on a ouvert la boîte de Pandore. » Il y aura toujours des Ben Laden pour répondre à des tactiques aussi grossières.
On commence à voir des analyses lucides et courageuses émanant de sources musulmanes ou, en tout cas, arabe. Ainsi la libre opinion donnée il y a quelque temps au journal Le Monde par le Dr. Fethi Benslama (28/11/2001), qui fait remarquer que l’argument de l’humiliation du monde arabo-musulman par l’Occident ne suffit pas à rendre compte des dégâts causés par l’islamisme : « depuis plus de vingt ans, écrit-il, l’actualité nous a fourni sur tous les fronts les signes d’un délabrement profond du monde arabe, qui atteint ses structures anthropologiques fondamentales. (…) En ce sens, le monde arabe est le sujet de sa propre humiliation. La responsabilité principale en incombe incontestablement à ses gouvernants. »
L’Occident dans le rôle du pousse-au-crime. Cela n’exempte pas les grandes puissances de leur responsabilité, bien sûr. M.Bush Jr peut aller répétant partout où on lui tend un micro que les américains sont « bons »; mais l’Amérique n’aura jamais dans le monde de stature morale supérieure à celle des régimes qu’elle soutient.
De même que la chaîne casse à son maillon le plus faible, l’opinion internationale conserve des Etats-Unis l’image des régimes les plus dépravés qu’ils ont mis en place et continuent de soutenir. Que l’Amérique soit une nation de la foi et du devoir moral à l’intérieur de ses frontières, n’est d’aucun effet à l’extérieur. La seule morale de cette histoire est que la forteresse Amérique, protégée par les océans qui l’entoure, méprise assez les nations dans le destin desquelles elle intervient pour aller au plus facile, dans une vision à court terme.
La France, l’Angleterre, les puissances coloniales en général, seraient mal venues de s’indigner, elles ont procédé – et continuent de le faire dans certains cas – de la même manière dans leur sphère d’influence. La realpolitk sert le confort des puissants tant qu’il n’y a pas de retour de bâton. L’hyper-terrorisme moderne, autrement plus sophistiqué que les bricoleurs funestes de Corse et du pays Basque, ouvre une brèche dans cette impunité. Pour le que le terrorisme islamique cesse, il faudrait donc déjà que les Etats arabes et les Etats-Unis s’abstiennent de le manipuler.
Il faudrait aussi que la misère crée par le sous-développement de la plupart des pays musulmans s’atténue ou disparaisse. Sur un plan régional, les spécialistes ont fait remarquer que lorsque l’exutoire de l’immigration vers les Etats arabes du Golfe a cessé de fonctionner, les pays arabes alentour se sont trouvés automatiquement avec un problème social aggravé. Dans un registre connexe, l’intégration économique et culturelle des millions d’immigrés musulmans à travers le monde, là où elle échoue, offre une masse de manœuvre aux extrémistes, capables aujourd’hui de se financer en grande partie par le commerce de la drogue ou la délinquance ordinaire.
Il y a peu de chance que ces causes économiques et politiques s’évanouissent rapidement. François Heisbourg, Directeur de la Fondation pour la Recherche Stratégique, a pu faire à ce propos cette remarque désabusée : « Je n’en vois pas la fin et je fais un parallèle ici avec l’arme nucléaire. Celle-ci a été inventée après la dernière guerre et on ne peut plus la « désinventer ». C’est la même chose pour l’hyper-terrorisme. » ( Le Figaro, 22/11/ 2001)
L’Islam : procès en paternité. Reste à savoir si l’Islam lui-même peut un jour s’accommoder du monde tel qu’il est. L’islamisme est rendu possible par ce qu’est l’Islam lui-même et peut-être n’y a-t-il, de l’un à l’autre, qu’une différence de degré et non pas de nature.
Ce que j’ai pu indiquer plus haut des éléments de friction possibles entre la culture musulmane et la culture occidentale me paraît conforter cette idée. Pour Jacque Rollet, « Les islamologues comme Olivier Roy, et surtout Gilles Kepel, se trompent quand ils défendent la thèse de la fin de l’islamisme. En faisant une lecture uniquement sociologique et politologique, ces islamologues minimisent la distance radicale entre l’Islam et la démocratie. Ils n’ont pas pris en compte que, pour les musulmans, ce qui importe avant tout ce n’est pas l’actualité politique, mais le contenu du Coran » (Le Point, 24/11/2001)
L’autre thèse est l’appel au bon sens que lancent le représentants des communautés musulmanes installées dans les pays occidentaux, sur le thème : « Voyez-vous autour de vous des fanatiques ou des fous dans les familles musulmanes qu’il vous arrive de rencontrer? » Non, sans doute. Et cela montre bien qu’il peut y avoir une pratique de l’Islam très éloignée de la rigidité de ses textes fondamentaux. Comme si la grande majorité des musulmans procédaient en quelque sorte à une relecture « par omission » de ces textes. Ce qui laisse entier le problème d’une relecture volontaire, ouverte, du Coran et de la Tradition, laquelle s’est avérée impossible depuis le dixième siècle.
Seuls les musulmans pourront conduire cette « mise à jour », si elle leur paraît souhaitable. Mais si elle n’a pas lieu avec assez de force pour créer un nouveau point de ralliement, un nouvel horizon, la fabrique de l’islamisme et du terrorisme qu’il génère continuera à tourner encore longtemps.
Hôtel de Nesmond, 30/11/2001
L'Arabie malheureuse
L’Arabie heureuse (Arabia Felix) des Romains, correspondait grosso modo au Yemen d’aujourd’hui et devait son nom à des conditions climatiques favorables et aux nombreux trésors qu’elle était censée abriter.
À notre époque il faut plutôt d’Arabie malheureuse, au vu du rapport que vient de publier le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) sous le titre Development Challenges for the Arab Region : A Human Devlopment Approach.
Ce rapport est le fruit des efforts conjoints du PNUD et des Etats de la Ligue Arabe ; il a été commandé par le Conseil des Ministres Arabes du Développement et des Affaires sociales. Le rapport comprend deux parties ; la première est centrée sur le modèle de développement, la seconde sur les défis posés par l’alimentation des populations et la sécurité des individus.
Les conclusions de ces travaux sont consternantes. Environ 40% de la population des 18 pays arabes – soit 140 millions de personnes – vit en dessous du seuil de pauvreté. «Il n’y a pas eu, affirment les auteurs, de réduction des taux de pauvreté au cours des 20 dernières années» et «la proportion de la population souffrant de malnutrition dans les pays arabes n’a pas connu d’amélioration significative depuis 1990».
Le monde arabe affiche le taux de chômage des jeunes le plus élevé de toutes les régions du monde : 25,7% pour un taux de chômage global de 13%.
Le rapport invite les Etats arabes à rechercher un modèle de croissance plus « favorables aux pauvres », soulignant qu’il faudrait créer 51 millions d’emplois d’ici 2020 si on veut empêcher la situation d’empirer.
Encore faudrait-il pour cela que les Etats arabes adoptent un modèle de développement et/ou de société qui soit moins indifférent aux sorts des masses. Le rapport note d’ailleurs que des dans pays comme le Maroc, la Syrie ou le Yémen, les inégalités de sont accrues.
De son côté, l’UNESCO montrait en Janvier dernier que les pays arabes parviennent difficilement à enrayer l’illettrisme. L’analphabétisme touche encore 40% des plus de 15 ans dans ces pays et près de 6 millions d’enfants en âge d’être scolarisés ne le sont pas.
Ce qui est malheureux pour les pays arabes l’est aussi pour le reste du monde. La violence et le fanatisme s’alimentent à la misère des hommes et au sous-développement culturels: les gouvernements arabes sont responsables de l'un comme de l'autre.


