Guerre civile au Nicaragua
1979 - Le texte a été écrit avant de rentrer à New-York, puis maintes fois remanié depuis. Le titre d'origine était : "Guerra civil: langage de la haine amoureuse "
Managua - A quoi ressemble une guerre civile ? A rien sans doute de ce que peuvent imaginer les pays en paix. Chaque pays verse son sang à sa façon. Les souvenirs littéraires de la Guerre d’Espagne, proches par la langue, par l’opposition entre conservatisme et désir de progrès, sont de peu d’utilité ici. Bien sûr il y a des francs-tireurs embusqués dans les campaniles, des nonnes qui passent des armes aux combattants. Et des enfants de dix ans qui viennent espionner dans les rangs des insurgés.
Mais l’atmosphère est autre, dans cette Amérique du Centre. L’indigénisme marque cette guerre, dans laquelle une douceur aimable enveloppe la Mort et la Vie, prises dans leur étreinte: deux chats emmêlés de rage à coté d’une jatte de lait.
Dans les cachots humides du dictateur, il y eut, comme toujours, des corps démembrés par la torture, jetés sur la crasse du sol, poisseux de sang et de sueurs. Et aujourd'hui, en pleine guerre civile, on exécute sans attendre. Mais en pays latino la mort a un degré d’émotion que je ne vois pas ailleurs. Le combattant ici a du courage autant qu’il faut, mais pas cette détermination métallique du Vietcong. Il est persévérant dans sa volonté de tuer, mais pas avec ce tribalisme éternel des Afghans ou ce fanatisme de certains musulmans. Je vois autour de moi le mutisme de l’indien, ce sens du verbe et du concept du criollo, et un mouvement souple, comme un air de pachanga, qui dit que nous somme au bord des Caraïbes, où tous les pays sont un peu devenus negritos.
Une balle entre en sifflant par la fenêtre, rebondit sur les murs de la pièce où la famille se terre, érafle le front d’une femme qui restera marquée pour la vie. Et vient mourir dans la gorge d’un enfant qui survivra.
Ce sont, dans le soleil du matin, des rangées de flamboyants aux pieds couverts d’un tapis douilles vides. L’alliage fait briller la poussière. La mitrailleuse a été retirée. Plus personne dans ce quartier déserté.
Un paysan et son fils sur un même cheval - l’un fier de l’autre - passant au trot sur un chemin de terre rouge. Où est la guerre ? leur demande-t-on. “ Elle est partie par là bas...” Le doigt montre le tournant du chemin, rien d’autre.
Dans ce pays clôt, la guerre choisit ses passages, campe ici, se retranche, s’embusque et soudain vous approche. Cette photographe, à l’abri d’une barricade: une grenade passer au dessus de sa tête et tombe derrière elle, à quelques mètres. Elle saute du mauvais coté de la barricade, ce qui la sauvera.
Un soldat de la Guardia Nacional, à un barrage. Il arrête une voiture pleine d’hommes jeunes, sales et sombres.
- “ Vous êtes des sandinistes...”
- “ Mais non voyons...” La présence d’un étranger au volant permet d’aborder la crise avec le sourire.
- “ Si, si, je le sais. Mais je veux que tu me regardes bien. Pour que plus tard tu ne m’exécutes pas...”
Les assassins de la Main Blanche, para-militaires, exécuteurs des tâches monstrueuses. J’ai dû voir leur visage dans la rue, l’apparence de n’importe qui. Mais si j’avais vu leur visage de nuit, quand ils ravagent tout un quartier, dans l’horreur du cateo, je ne serais pas là pour le dire. Ils tuent celui qu’ils soupçonnent et, s’il n’est pas là, sa mère ou sa soeur. Ils emmènent dans leurs vieilles voitures américaines des gens que l’on ne reverra jamais. Le journaliste arrive toujours après, le lendemain matin. Les cases sont ouvertes, il y a dans l’air et dans le silence quelque chose de palpable, l’effroi, au sens le plus fort du mot. Ceux qui ne se cachent pas restent en lisière du regard, jamais trop près. Ceux qui viennent à vous sont presque toujours des indicateurs. On ne pourra pas établir le contact. Et en venant ici, on ne fait qu’insulter les survivants.
Je suis sûr que les espions, dans l’angoisse, jouissent du vertige de la trahison. J’en ai vu un dans le hall de l’hôtel, plusieurs soirs de suite. Dans cet hôtel où se retranchent des notables couillonnés par le régime. Ceux qui n’ont pas eu assez d’argent ou, en plus, pas assez de relations, pour s’enfuir. Ils croient encore à la chance d’un avion vers Miami. Ils sont saouls, étalés dans les sofas rangés en demi cercle autour des téléviseurs. Mon jeune homme leur parle, en confidence, et rit de leurs rares plaisanteries. Et peut-être n’a-t-il même pas dix huit ans.
Trois jours après, la cage est vide, Somoza a fui son palais présidentiel, situé à une centaine de mètres. L’avant garde sandiniste a cerné le périmètre du palais, en incluant l’hôtel. Quand j’arrive, ils sont une dizaine de compas (pour companeros ), bavardant à coté de la Toyota qui les a amené. Mon espion est là, avec eux, parfaitement à l’aise, toujours aussi bavard. Je m’approche. Nous nous regardons. Il sait que je sais. Dans les deux minutes qui suivent il s’est dégagé du groupe et s’éclipse. Découvert, il était mort.
Un autre “envoyé spécial”, mais du camp des insurgés cette fois, rencontré une dizaine de jours avant. Dans ce même hôtel, je prends en milieu d’après-midi l’ascenseur au cinquième étage, pour descendre. Il entre dans l’ascenseur au quatrième. S’adosse au fond de la cabine. Visage d’indien, cicatrice sur la joue. Des vêtements râpés. Tout cela ne cadre pas avec l’endroit, un hôtel qui se voulait hier “de luxe”. Il a vingt ans, peut-être. La main droite contre sa poitrine, la main gauche soutenant le coude droit. Je réalise soudain ce que tient sa main droite collée contre son corps: une grenade. Impassible, il regarde dans le vide. J’essaye de faire un aveugle convainquant. Au second, il sort. La porte se serait-elle ouverte sur un barbouze ou un ministre avec un revolver sous sa veste, et nous finissions tous en chaleur et lumière.
J’avais su quelques jours avant que les sandinistes cherchaient à coincer un pilote américain qui participait à des bombardements ou des mitraillages des quartiers de différentes villes. Il était supposé résider à l’hôtel. Peut-être mon indien cherchait-il son “client”.
La guerre est partout, mais dans le soir qui tombe, je vois des enfants qui jouent dans un jardin de fleurs. En périphérie de la ville, un dîner tardif s’achève au roulement irrégulier des mitrailleuses, qui travaillent encore, quand on croit tout le monde trop fatigué pour tenir debout.
Dans la petite maison de campagne, la nuit des dormeurs et d’ordinaire bercée du chant des criquets et caressée par le vent. Cette nuit, le claquement des coups de feu, tout près, dans la forêt qui commence au bout du jardin. Le coeur qui cogne dans notre corps aplati sur la banquette qui sert de lit. Le bruit d’une course, de l’autre coté de la cloison de bois. Et la nuit qui se referme, laissant au sommeil sa chance. Dans cette maison là, il y avait au mur un tableau d’un mètre vingt par deux, représentant des guerilleros sandinistes, avec leur foulard rouge et noir. Et d’autres choses encore.
La guerre civile, ce sont ces sutures grossières sur le crâne rasé d’un homme. Des enfants éclatés par des roquettes. Une balle entrée dans une épaule juste sous la clavicule, ressortie dans le dos en ouvrant les chairs au point que la boule de coton du médecin y passe au large. Et cet homme, trois jours après, livide, suintant, mais soigné. Une dizaine de jours plus tard, je le retrouve, convalescent, sous le porche où dorment les hamacs. Pour chacun, un picotement au coeur quand le bruit d’une voiture monte le raidillon. Ami ou Guardia ? Il les a soigné, ce Français un peu fragile, celui-ci et d’autres, pendant des mois. Passant les barrages de gardes nationaux, avec un blessé assis à l’arrière, dont la méchante chemise dissimulait mal les pansements. Pour aller voir un docteur en ville.
Ce n’est pas un temps pour les prisonniers. Un pilote qui est sorti indemne du crash de son avion est jeté devant la barricade, pour que le tank de ses amis l’achève. Un espion à la tête tranchée à la machete; ce jour là il fallait économiser les balles. Le tribunal populaire (du moins quand il y en eût) acquitte ou condamne. Un guardia fait prisonnier allait mourir, quand on s’aperçoit que son fils est sur une barricade, à quelques centaines de mètres de là. Il part libre. Guerra sentimental.
Un oiseau au ventre jaune comme un bonbon acidulé jaillit entre deux fleurs de jasmin. Derrières les massifs éclate la détonation d’un P38, petit pet ridicule.
Ce matin, tel ami qui m’a donné asile a des ennuis domestiques. Il emploie un solide gaillard qui a la tête près du bonnet. On vient de le prévenir que le garçon est aux prises avec un voisin qui lui a pris son pistolet. Il faut y aller. Les deux furieux sont dans un chemin creux, sans témoins. L’un veut tuer l’autre et cet autre lui dit, en substance: “ tue-moi connard ! ” Cela donne un étrange ballet sur le sable rouge du chemin. Nous tournons tous les quatre au rythme des gesticulations de l’homme armé, qui a sans doute plus de reproches à faire que de vrai désir de mort. L’employé de mon ami, macho comme ce n’est pas permis, défie son adversaire à deux mètres, la chemise largement ouverte sur la poitrine: “mais tue-moi, connard !” On n’en sort pas. Ces choses là partent facilement. Je me souviens, dans une autre vie, d’un ami Marines qui avait voulu m’apprendre à tiret au pistolet. Au retour de la séance de tir, alors qu’il s’approchait de sa voiture, le coup est parti tout seul, perçant un trou dans le coffre, à cinquante centimètres de l’endroit où je m’appuyais… Ici, l’ami parvient à prendre le contrôle de la situation et raccompagne l’homme armé chez lui.
La guerre civile, ce sont des gosses rongés de dysenterie. Une odeur de diarrhée dans la misère maussade des centres de réfugiés. Le lavoir près des latrines et les blessés sous les mouches. Une promiscuité totale, qui se nie elle-même et pourtant s’épouse dans la mauvaise foi. Ce sont des regards et des frôlements, des désirs obsédants et réprimés. Et parfois, un accomplissement, rampant, dans la fausse inconscience des autres, qui font semblants de dormir, et n’en peuvent plus de ces frôlements de peau, du souffle échappé. L’humiliation de l’homme.
Alors que la Guardia remonte la rue principale en mitraillant les façades, dans une rue latérale une femme a laissé sa porte ouverte et marmonne, à genoux dans la pénombre, au chevet d’un cadavre recouvert d’un drap. Un groupe regarde un homme étendu à un croisement de rues. Personne ne le reconnaît. Le sang sur le sol, comme une rigole cuite par le soleil. Ce ne sont pas des morts de Neuilly. Des visages d’indiens et des corps massifs. Ou des étudiants aux bras grêles. Des crânes osseux de vieilles races indigènes. Des boucles noires d’ascendance nègre. Des jeunes filles, que la mort fige. Comme elles dorment...
Des morts éclatés de balles dans une Toyota arrêtée au milieu d’un carrefour, dans le silence et l’air alpestre d’Esteli. En retrait, sur une butte, une automitrailleuse pointe vers nous son canon. Des cadavres jetés au bord du lac, que la chaleur du soleil gonfle et qui puent. Cette odeur là est épaisse et tenace. Le message indélébile de l’homme crevé à l’homme debout. La Mort partout, inopinée, se donne à voir. Demain, ton tour ? Ou tout à l’heure en sortant de la ville, notre voiture solitaire sur la route qui monte, et au dessus de nous l’avion qui fait des cercles, celui la même qui, ce matin, mitraillait les bas quartiers.
Au-delà de tout, très loin sur l’immense lac qui semble être du pinolio trop clair, le songe d’Ometepe, l’île autrefois sacrée, demeure à l’abri des batailles. Ils y venaient jadis de tous les pays environnants, et même du Mexique, déposer leur idole de terre cuite, offrande au silence des dieux. L’île roulait dans son humus ces petites statuettes tatouées de secrets, ainsi qu’une infinie variété de tortues de terre et de pierres qui, toutes, tendent leur long cou pour voir venir, avant les autres, la fin du monde. Ainsi parle la légende. Ometepe protège toujours ses fermiers misérables et ses pécheurs, encore plus pauvres, si cela se peut. Sous l’eau, les requins d’eau douce mènent leur guerre depuis la moitié d’une éternité.
La guerre civile oublie les volcans et leurs déjeuners de lave. Quand l’un d’eux se met à fumer, on le regarde aujourd'hui avec dérision. L’homme aussi joue aux fumigations. Le matin il fait sauter une usine, le soir il brûle un entrepôt.
Ce sont des temps où l’homme rit comme un fou. Rire d’avoir eu peur, rire du piment des choses, rire de cet humour morbide qu’est le simple fait de survivre. Les explosifs et les détonations, les balles et les bombardements nourrissent le calembour et les réparties surréalistes. Il se fait une dépense infinie de munitions dans la parole des hommes. La Mort, posée comme une mouche à la commissure des lèvres, caresse notre salive.
On a parfois si peur de mourir. De cette balle invisible qui vient vers nous, peut-être, pour nous renverser et nous détruire. La guerre, c’est l’attente de la blessure, son anticipation dans le déclic du cran de sûreté d’une mitraillette, que le Guardia relève en la pointant vers nous, à moins d’un mètre. Il est seul et il a peur, dans cette zone abandonnée la nuit dernière par les rebelles, où il n’est plus âme qui vive. Il craint le piège et la menace inconnue que cachent ces deux étrangers, le moustachu rigolard et la grande bringue mexicano-anglaise qu’il accompagne. S’il savait que nous étions simplement venus récupérer un appareil photo laissé dans une maison par une guerrillera sandiniste. Mais on ne peut pas vraiment lui dire.
Dans une autre ville, un autre jour, ce sont ces balles qui cassent des cailloux devant vous, à moins de deux mètres, pendant qu’une silhouette masquée apparaît à une fenêtre et fait signe de partir. Et le rouquin de l’agence Reuter qui se met à courir comme un damné en jurant qu’il n’est pas sorti vivant du Vietnam pour crever dans ce trou du cul du monde.
Le sifflement des balles qui franchissent la barricade derrière laquelle on court, pliés en deux. L’onde de choc d’un obus de mortier tombé à quelques mètres... et rien ne se passe.
La peur tombe sur les plus braves, à l’improviste. Ce photographe de Los Angeles, revenu depuis peu d’Afghanistan, et qui a travaillé longtemps au service d’urgence d’un hôpital. Ce matin, alors que nous marchons vers “l’endroit où ça pète”, il est allé voir à l’arrière d’une ambulance, un blessé qu’on emmène. Ce qu’il a vu l’a rendu malade: “ Ce type est en état de choc, il va mourir avant d’arriver à l’hopital”. De toute la journée, il n’a pas fait plus deux rouleaux de pellicule. Le même, deux jours avant, allait où nous ne voulions pas le suivre, et faisait rire les enfants avec son gros cigare et ses sourcils noirs à la Groucho Marx.
La guerre a-t-elle un présent ? Elle a un avant, qui est tout comme un jour ordinaire. Et une demi-fin, brûlure vive d’un éclat sur la jambe, d’une balle effleurante. Ou alors le coup de boutoir de l’impact, final. C’est peut-être là son présent. Qu’il vienne si il doit venir. Mais pas à moitié ou au tiers. Après le dernier coup de feu, la guerre continuera à jamais pour les estropiés. Personne ne voudrait en être.
La guerre est remplie de silences. Il n’y a que dans les films qu’elle parade dans un bruit ininterrompu. On voit des hommes en armes et en uniforme traverser la route à une centaine de mètres. Il y a une demie heure, on a vu un groupe de combattants loqueteux, armés pour certains de fusils à canon scié, ou de riot guns, s’approcher en se cachant derrière des murets de pierre. Pourtant la nature est radieuse, le ciel est bleu, il n’y a pas de bruit. Ces silhouettes dans l’air muet, c’est la guerre qui passe. Les rafales qui jailliront dans un instant le prouveront. Le coeur qui bondit aussi.
Il faut dire la douceur de ce pays, où les plantes grandissent sur un simple clin d’oeil d’encouragement. La saveur du poisson, quand quelqu’un le péchait encore, et sa sauce rouge. Le jus de fruit suave et mystérieux. L’arbre géant que les lucioles balisent. Et la douceur de l’air en fin d’après-midi. La guerre est loin. Elle naît au contact de la balle. Ainsi, tant qu’on fait la guerre c’est qu’on ne la pas trouvée. Et quand on la touche, on n’est plus.
Pourquoi y a-t-il des journalistes pour couvrir cette guerre civile? A cause du devoir d’information ? Bullshit. Les rédactions ont besoin de couvrir l’évènement, mais les journalistes qui y vont se font plaisir. Les dividendes de la guerre pour le journaliste, c’est cette poussée d’adrénaline au moment du danger, cette course effrénée entre les ruines, sous le grondement de l’avion qui menace, ces moments de grâce furtive quand une jeune fille vous sourit, oubliant sa peur.
Il y a les super-pros, les envoyés de Newswek ou du Washington Post. On les voit peu, ils sont occupés à chaluter des tonnes d’information, avec l’aide efficace de l’ambassade des Etats-Unis. Assez peu d’engagement physique de leur coté, mais un solide travail d’analyse…D’autres travaillent “en pool”, c’est à dire, dans ce cas précis, en troupeaux; ils « assurent », mais tous leurs plats sont froids. Ceux, aussi, qui ne comprennent rien, ne parlent pas l’espagnol, et se font tuer dans l’après-midi, en plein centre vile, à un barrage. Il y a ceux qui s’aperçoivent que tout cela n’est pas pour eux. Untel, qui est retenu à l’hôtel pendant des jours par une colique, plus somatique que virale. Tel autre sera à Paris un très bon journaliste, mais ici il perd pied et se réfugie dans l’ombre du bar et le réconfort du whisky.
Et puis il y a les photographes et des cameramen endurcis. Admirable confrérie de fêlés. Ce sont les moins susceptibles de mentir: ils ne peuvent pas montrer ce qu’ils n’ont pas vu. Ils jouent tous les jours à la roulette russe, en essayant de limiter les risques. Ce photographe français, sous contrat pour Time, qui ne faisait pas dans la photo posée après coup, mais cherchait sérieusement à ne pas trop jouer avec le danger. Il a traversé la guerre civile du Nicaragua sans accident. Deux mois plus tard au Salvador, où tout était beaucoup plus dur, il était tué malgré son gilet pare-balles. Et puis il y a les chevaux-légers de la presse écrite, sans logistique et sans moyens, qui collent à leurs copains photographes pour rester dans le réel, se font prêter des voitures pour pouvoir parcourir le pays (pardon au propriétaire de la Coccinelle qui n’a pas très bien vécue la traversée d’un fossé antichar) et déménagent à la cloche de bois parce qu’ils n’ont plus d’argent pour payer la note d’hôtel.
Il fallait cette conjonction d’un pays tout petit, d’une armée régulière laissant les journalistes franchir les lignes dans les deux sens (quitte à en mitrailler quelques uns au passage les jours de mauvaise humeur) pour que les dilettantes aient encore leur chance.
Peu après le début de l’offensive générale des insurgés j’eu la mauvaise surprise de tomber sur un groupe armé qui venait de dévaliser un commerce et qui a réquisitionné ma voiture et, par voie de conséquence, tout ce qu’il y avait dedans. C’est à dire tout ce que j’avais. Heureusement, ils m’ont laissé mon pantalon et, dans la poche arrière de celui-ci, ma petite provision de dollars. Ce furent deux mois passés libre comme l’air et sans bagage, mais un peu exposé quand même, car incapable de justifier de mon identité. Obéissant aux instructions reçues, l’ambassadeur de France avait fermé l’ambassade et émigré au Costa-Rica. Quand il est revenu, il m’a fort obligeamment offert l’un de ses costumes, pour faciliter mon retour vers la “civilisation”.
Avec tous ces zozos, les médias assurent une couverture qui n’est pas trop mauvaise, si ont tient compte du fait que pour l’ensemble de la planète, ce pays est perçu comme une crotte de mouche.
Sur le terrain en revanche, il n’y a pas besoin d’être extra-lucide pour comprendre que nous ne sommes que des promeneurs du Dimanche. Tous nos témoignages, les plus attentifs, resteront éternellement étrangers au destin des hommes dont ils parlent. Une après-midi dans une petite ville où l’affrontement est imminent. Le combat qui s’approche, tout le monde le sent venir. Le silence devient dense, la tension monte, les gens disparaissent. Nous tournons en rond, cherchant à deviner d’où viendront les forces régulières, quelles sont les rues qui nous permettront de nous dégager au dernier moment.
Conversation avec un homme en maillot de corps, debout devant sa maison.
- “ Ils vont arriver par là, n’est-ce pas ?”
- “ Sans doute. Et vous vous allez partir. Vous les journalistes vous partez toujours. Et nous on est là. Il y en a qui vont mourir. Et vous vous serez partis.”
Il avait raison. Notre justification ne tenait qu’à la connaissance de nos limites et au souci de ne pas se prendre au sérieux.
Ainsi nous nous sommes amusés comme des potaches du surnom que m’avait donné mes amis photographes américains: “deep frog ”. Allusion à “deep throat”, l’informateur des journalistes du Washington Post dans l’affaire du Watergate; le mot étant lui-même une allusion à un célèbre film pornographique.
Ils se demandaient comment j’avais pu savoir que les sandinistes allaient lancer une offensive générale et l’annoncer dans Le Monde. Après plus de quinze jours sans véritable engagement armé, la plupart des photographes étaient repartis. J’avais essayé de retenir mes deux copains, Groucho Marx et un irlandais de San Francisco, mais ils avaient décidé d’aller au Costa Rica, pour essayer de prendre quelques portraits d’opposants en exil.
J’ai pu les joindre le soir à leur hôtel: “ Revenez, c’est pour très vite”. Ils étaient les premiers ; Newsweek et Time ont apprécié. Un autre photographe, basé dans un pays voisin est revenu sur ordre de sa rédaction, furieux: “ On m’a obligé à revenir parce qu’il y a un con du Monde qui a dit que ça allait vraiment claquer”.
Ils ont effectivement tapé fort. Mais si le début de cette toute petite histoire vaut d’être racontée, c’est pour montrer que les hommes imitent de plus en plus les romans. Dans Managua soumise au couvre-feu, il n’y avait plus qu’un bar fréquentable, celui du grand hôtel près de la présidence. Cigares, alcools, mélange de barbouzes et d’affairistes, journalistes et quelques “civils” venus se changer les idées. A la table derrière la mienne, trois jeunes nicaraguayens ont l’air de prendre la vie du bon coté. La jeune femme est plutôt très bien de sa personne. On finit par se parler, on parle encore, on boit davantage. Et on se quitte pour se revoir bientôt. Le lendemain, coup de téléphone, rendez-vous pseudo galant. On sait désormais à qui l’on à affaire. Il a fallu donner son passeport, qu’on nous rend quatre jours après: “ Vous êtes bien celui que vous dites, vous habitez effectivement à New York, etc...” Arrive l’inévitable promenade allongé au fond d’une voiture, qui tourne dans la ville. La porte du garage refermée, on m’amène dans une pièce où je rencontre deux représentants “autorisés” des sandinistes. Ce seront mes interlocuteurs par la suite et ce sont eux qui m’annonceront cette offensive.
Les femmes surtout, dans cette guerre, on l’art de changer d’emploi. Cette autre maison clandestine de la capitale, dite de “sécurité”, où l’on retrouve une connaissance, sortie d’une zone de combat et qu’une bonne toilette à rendu à l’esthétique des salons. La jeune fille a aujourd'hui une jupe plissée et les cheveux tirés. Elle était ailleurs avant hier, dans un pantalon porté depuis dix jours, assise par terre, adossée à la fausse protection d’une paroi de bois, armée d’un revolver, à attendre, comme nous, que l’avion s’éloigne.
Où est le risque ? En sortant de cette maison, à trois blocs de là, il y avait une voiture en flamme au milieu de la rue, en plein après-midi. Les dénonciations existent, mais elles ne sont pas fréquentes. Un autre jour, dans une autre maison amie, occupé à lire des textes dont il serait difficile de justifier la possession en ces temps d’intolérance. Je les ai avais passé aux barrages, cachés dans mon jean. Quelle est cette voiture qui approche ? La guerre civile est clandestine. Elle est habitée de pseudonymes, de propos énigmatiques, de mesures de sécurité rigoureuses, que certains jours, à certains moments, on néglige complètement. C’est une guerre tropicale. La répression est un filet dont il manque un tiers des mailles et la clandestinité est parfois à demi publique.
Avant que le couvre-feu ne nous cloître, nous passons dire bonjour à une Mama. Son mari est général chez les Guardias, un de ses fils est un guerrillero qui compte. Elle a tous les jours des nouvelles des deux combattants. Les familles importantes, dans ce pays, se cousinent et s’allient, et se malmènent aussi depuis des générations. Il y a peu de chances que les responsables sandinistes, qui sont en majorité fils de bourgeois, une fois au pouvoir, effacent ce modèle social. Leur bréviaire marxiste les y pousse, mais le Nicaragua n’est pas un enjeu pour l’URSS comme l’était Cuba.
Les ingrédients de cette guerre civile : une avant-garde bourgeoise, une population pétrie d’idéal latino, qui sert de masse de manoeuvre aux deux camps, des indiens pour se faire tuer, des militaires entraînés au Panama pour monter des opérations impeccables et parfaitement vaines dans une logique de guérilla prolongée.
Ici comme au Guatemala, comme à Cuba, je trouve un superbe élan de révolte contre l’injustice, qui est vraiment la marque de l’Amérique Latine. Je vois un admirable courage, le choix de mourir si nécessaire, mais je n’ai pas d’illusion. Mes amis d’aujourd’hui - la clique de Somoza me révulse - seront demain presque aussi injustes que leurs prédécesseurs. Cette lutte pour le pouvoir, ce n’est pas qu’un idéal de libération des oppresseurs, ce sont des histoires de familles et des politiques de familles. Quand nous quittons la Mama, au crépuscule finissant, j’ai compris deux ou trois choses. Et je ne m’étonne plus que cet ami français qui m’a conduit là, et qui fait sûrement autant de renseignement que de café, son activité principale, vienne si souvent la voir.
Léon, deuxième ville du pays, libérée avant la capitale, m’a donné les premiers signes de la grisaille future. Dans la chaleur oppressante du veranillo - l’été de la saison des pluies - la bureaucratie y protubère déjà. Marta, ma collègue anglo-mexicaine, a passé sans perdre son calme les dix premiers contrôles d’identité aux barricades. Elle a donné ses vêtements à la fouille après qu’on l’ait prise pour une espionne parce qu’un communiqué gouvernemental traînait dans son sac. Au moment où elle va finalement pouvoir partir, le petit gros, le fonctionnaire du nouveau régime, la retient encore, avançant vers elle un visage qu’il voudrait finaud, comme il a vu faire dans les films où l’inspecteur désarçonne son suspect d’une question perfide et de dernière seconde: “ Pour quelle police travaillez-vous ?”
Marta lui flanque une claque à toute volée (elle a deux têtes de plus que lui), crache une bordées d’injures et libère, rageuse, sont premier discours politique de l’an Un du sandinisme. Gène et rires dans une assistance où on respecte toujours le courage. Finir une guerre civile est un apprentissage.
Managua est prise par les sandinistes. Je les ai vu dans cette interminable après-midi se rassembler lentement, par petites unités, sur la place qui borde l’ancien palais présidentiel et se retrouver là, dans leurs tenues de combat disparates, pour ce rendez-vous qui justifiait toutes leurs souffrances antérieures, et la mort des amis, la douleur éternelle des estropiés. Ce n’est pas une cérémonie dont les journaux ont beaucoup parlé. Le grand spectacle devait avoir lieu peu de jours après, sur la place de la cathédrale, devant la presse internationale revenue (les cent cinquante journalistes après le déclenchement de l’offensive générale, se sont retrouvés vingt cinq au lendemain de l’exécution sommaire d’un journaliste de la télévision américaine par un guardia; regonflés à presque deux cents quand tout a été terminé). Aujourd'hui ils étaient recueillis et las. Les quelques rafales tirées en l’air qui ont ponctué la dispersion de ce rassemblement: un éclat rire nerveux, pour se libérer de la gravité du moment.
Toutes les usines sont fermées, les administrations sont fermées, les banques sont fermées. En quelques jours, tout ce qui peut être pillé le sera. Une ville le ventre ouvert, dévorée de fourmis noires, qui transpirent sous le sac de riz, le carton de bouteilles de jus d’orange. Bientôt il n’y a plus rien à prendre et la faim, elle aussi, chemine. Moros y cristianos (haricots rouges et riz blanc) pour tous. De l’eau à discrétion, mais elle est ce qu’elle est...
Quelques semaines avant la fin de tout cela, des relations m’avaient emmené à une trentaine de kilomètres de la capitale, chez un peintre assez doué et très homosexuel. Lui et ses amis, dans leur petite propriété perdue dans la verdure, passaient d’agréables après-midi dans l’eau de leur piscine rudimentaire, qui se trouvait aussi servir de réservoir d’eau au village voisin. Quelques jours après la victoire des insurgés ils ont été tués et, m’a-t-on dit, horriblement découpés en morceaux. Sans doute pas à cause de l’eau. Peut-être à cause d’une aversion anti-pédés importée de La Havane. Qui sait... Il fallait bien qu’ici et là se noue le trinôme libération-épuration-absurde.
Les choses allaient devenir froides et grises. J’avais vu les victimes de Somoza et j’avais de la sympathie pour ces gens qui s’étaient battus avec courage et de l’amour pour ce pays. Mais je n’avais pas envie de tenir la chronique des désenchantements. Je suis rentré à New York, dans le costume offert par l’ambassadeur. Les premiers jours, quand un hélicoptère s’approchait de l’héliport des Nations-Unies, me survolant alors que je regagnais mon appartement, j’avais tendance à me coller contre un mur…
Higher education in Chindia.
I have the pleasure to work for a consulting firm In Montreal that has understood the importance of the BRICs countries. Here is a little paper I wrote for one of the company newsletters

As we have seen in a recent SECOR Campus, there are those who BELIEVE and, well, the others. The more I read about higher education in India and China, the more I believe that Chindia is going to drown us under a tsunami of brilliant younf PHD of any possible kind. Why ? Because they have the crowd and they try harder.
But when will this happen ? There I get puzzled, I just don’t know.
Let’s gather some facts. Like everybody, I read and used the 2005 report from the american National Academy of Sciences which findings mesmerized the business and academic community : in 2004, stated the report, China graduated 600 000 engineers, India 350 000 and the US 70 000.
It seems right to assume that the definition of what makes an engineer varies greatly between the three countries. And indeed, journalists from the Wall Street Journal an several academics went to India and China to check the facts. The number of real engineers seems to be half of the figure stated above. And among them, if we believe another study produced in 2005 by McKinsey, a small percentage is really up to par with the western engineers and able to work efficiently in our multinational corporations.
Good, why don’t we relax then ? Here is one guy who thinks we should. In his last book – The Post american World – an author I admire for the clarity of his thoughts and his apparently exhaustive documentation, Fareed Zakaria, maintains that « Higher education is America best’s industry ». Born in India, he thinks he can correctly assess Indian capacity in terms of higher education. And what he delivers as his decisive argument is this : « In India, universities graduate between 35 and 50 PhD’ in computer science each year ; in America, the figure is 1,000 ».
But Zakaria gives us a hint on the fact that not all high education institutions are just so so in India. Commenting on some famous engineering academies of India - above all the Indian Institutes of Technology – he writes : « Their greatest strength is that they administer one of the world’s mots ruthlessly competitive entrance exams ». I found a confirmation of this last week in a story from the Wall Street Journal that said : « In April, 310 000 students took the entrance exam to enter the ITT. Only the top 8,600 were accepted » A mere 2.7 %, that you can compare with the acceptance rate for Harvard or Yale, which is 9 or 10%.
The story was about a special kind of private school that prepares Indian students for the ITT exams. 40 000 youngsters trap themselves for two years of intense study in the dusty little town of Kota, in the state of Rajhastan. No fun, just work, from 7 a.m. to 8 p.m. and then homework until midnight.
And what about secondary schools in China, just out of curiosity ? I could tell you stories my chinese friends told me, but I’d rather give you a quote from a nice little piece I read in the New York Times in 2002 (I know, it sounds like ages ago), by a man called Nicholas D. Kristof, who at some point represented Harvard in China to interview High school students applying for admission. That is what he has to say about the N*2 Secondary School in Shanghai, supposed to be one of the best : « The students live in dormitories, going home only on weekends, an they’re mostly studying from 6:30 a.m. until lights-out at 11 p.m. On Saturdays, they attend tutoring classes from 9:40 a.m. 5 :10 p.m., and on Sundays they do what one girl, Gong Lan, described as six hours of « self-assigned homework ».
Spooky, isn’it ? « When will this happen ? », was the question. The answer is « just a matter of time », I believe.
Some sources : The Post American World. Fareed Zakaria. Norton, 2008. « India’s cram-school confidential. Eric Bellman. Wall Street Journal, 2008-09-30. « China’s super kids » Nicholas Dé Kristof. New York Times. 2002-11-22.
Produire le monde, pour une croissance écologique
Dans « Produire le monde, pour une croissance écologique », Hervé Juvin apporte une perspective nouvelle à l’engagement pour l’écologie. Il le resitue dans une analyse décapante de la réalité économique mondiale et des rapports entre les nations.
Protéger l’environnement et les espèces menacées sera toujours nécessaire, mais nous avons devant nous un nouveau défi qui dépasse celui de l’écologie telle qu’on l’entend aujourd’hui : développer une économie qui maintienne de la croissance sans aggraver l’épuisement d’une nature déjà insuffisante. Si nous ne le relevons pas très vite, il n’y aura bientôt plus grand-chose à protéger.
Le modèle économique occidental se base sur une croissance sans fin, pour un enrichissement de plus en plus grand des populations qui y participent. Dans un monde fini, dans lequel les ressources premières commencent à manquer, cette attitude à elle seule nous amène droit dans le mur.
Mais nous avons aussi convaincu le reste de la planète de l’intérêt de notre modèle économique. Les « bons élèves » comme la Chine, l’Inde, la Russie, le Mexique, le Vietnam et une bonne douzaine d’autres pays vont générer d’ici à une dizaine d’années une nouvelle classe de consommateurs qui comptera entre un milliard et demi et deux milliards d’individus environ. Dans le même temps, l’Afrique – dont la population devrait tripler au cours du prochain siècle – est elle aussi séduite par notre modèle, mais comme elle n’a pas les moyens de nourrir ses enfants, elle va nous les envoyer.
En un mot il n’y en aura pas assez pour tout le monde. Et ceux qui croient que la Chine, l’Inde ou la Russie vont renoncer à la croissance pour polluer moins prennent leurs désirs pour des réalités. Il n’y a plus de croissance zéro envisageable, à moins de déchaîner contre nous une violence d’envergure planétaire, liée à la frustration et au ressentiment éprouvés par ces milliards d’individus à qui l’on annoncerait que la promesse du bonheur matériel ne vaut pas pour eux.
L’urgence est donc d’aménager notre modèle économique de manière à ce qu’il cesse d’être le produit délirant du croisement entre jusqu’au-boutisme et je-m’en-foutisme. Pour les pays émergents comme pour les nôtres. Nous devons commencer à mesurer et à compter ce que nous n’avons jamais pris la peine de compter ou de mesurer : la valeur de l’eau, le coût de remplacement, le coût des externalités négatives que nos activités imposent à l’environnement. Cela veut dire un nouveau système de prix, une fiscalité nouvelle, pour l’entreprise, pour les collectivités, pour l’individu.
« Nous ne survivrons pas, écrit Hervé Juvin, que nous ne l’ayons voulu que nous n’en ayons pris les moyens et que nous n’en ayons assumé les moyens et ce qui les rend efficace ». Une course de vitesse est engagée, entre la croissance mondiale destructrice que nous connaissons actuellement et le développement et la mise en place – en France comme ailleurs – d’une croissance pérenne, qui assume la « production » d’un monde viable sans abuser de la planète telle qu’elle est. Pour l’auteur « Tous les moyens techniques, pour produire autrement, se nourrir, se chauffer, habiter autrement, existent ».

Nous savions déjà qu’aucune société aujourd’hui ne pouvait faire l’économie de l’écologie. La thèse d’Hervé Juvin, c’est que nous ne pouvons pas davantage nous dispenser d’une écologie de l’économie.



