Impossibles guerres coloniales
Winston Churchill a 20 ans et regrette d’être né trop tard pour pouvoir se battre contre les armées napoléoniennes. «Par bonheur, toutefois, écrira-t-il bien après dans Mes jeunes années, il y avait encore des sauvages et des populations barbares. Il y avait les Zoulous et les Afghans, ainsi que les derviches du Soudan. Certains d’entre eux, pour peu qu’ils fussent bien disposés, pourraient bien s’agiter un jour[1]. »
De fait, le petit fils du duc de Marlborough pourra promener son humour cynique et son courage sur des théâtres (le mot est bien choisi) d’opérations coloniaux, en Inde, au Soudan, à Cuba.
La genèse de l’Etat d’Israël participe du même esprit colonialiste. Dans les années 1880, lorsque le mot sionisme devient d’usage courant, si le besoin d’un ancrage territorial sous la forme d’un Etat Nation juif est clairement ressenti, sa localisation reste ouverte aux yeux mêmes des sionistes. L’Ouganda, l’Argentine, puis Madagascar ou la Syrie sont un moment envisagés.
Aucun de ces pays n’était «une terre sans peuple pour un peuple sans terre» ; à moins que l’on ne partage à l’égard de leurs populations l’opinion qu’avait le jeune Churchill sur les Afghans et les Zoulous. Or cette vision est celle du leader sioniste Chaïm Weizmann (président de l’organisation sioniste mondiale à partir de 1920) lorsqu’il écrit le 30 mai 1918 à Lord Balfour (la Déclaration Balfour a été signée le 17 novembre 1917) pour se plaindre qu’en Palestine les Britanniques fassent tout «comme s’il existait un peuple arabe en Palestine[2] ».
L’histoire des peuples est l’histoire des représentations qu’ils ont d’eux-mêmes. Les hommes ont toujours eu de la difficulté à se représenter «l’Autre» comme un humain qui leur soit égal. En 1899, les dignitaires arabes de Jérusalem écrivent à Theodor Herzl, pour qu’il renonce à son projet : «Il existe de par le monde des terres vides qui pourraient accueillir les Juifs malheureux… Au nom de Dieu, laissez la Palestine tranquille…»
L’histoire ne dit pas si les dignitaires de Jérusalem considéraient l’Ouganda ou Madagascar comme des « terres vides »[3]. Le sort réservé aux aborigènes en Australie, aux Bochimans en Afrique du Sud, aux Indiens en Amérique du Nord a montré qu’il n’y a pas de terres vides, à moins qu’elles ne soient invivables.
Weizmann partage un préjugé colonial qui est à l’époque «politiquement correct» et considère comme une évidence que les populations arabes restées en Palestine pendant deux mille ans ne peuvent constituer un peuple ; alors que les diasporas juives dispersées à travers le monde en constituent un.
Il ne faut pas s’étonner que les populations arabes de Palestine aient eu une autre représentation du monde. Le premier heurt violent entre arabes de Palestine et colons juifs a lieu le 29 mars 1886, quand des villageois arabes de Yahudia attaquent Petah Tiqvah, la plus ancienne implantation juive moderne (1878) en Palestine. Cent vingt quatre ans après, en 2010, la colonisation juive de certains territoires supposés appartenir aux Palestiniens se poursuit et ceux-ci continuent de réagir comme un peuple que l’on voudrait coloniser contre son gré.
Né aux temps du colonialisme triomphant, l’Etat d’Israël a vu se refermer sur lui le piège que constitue cette erreur d’appréciation originelle. Sur son avenir, je partage l’opinion de Guy Sorman qui, dans Les enfants de Rifaa[4], considère comme inévitable la fin d’Israël en tant qu’Etat tel qu’on le connaît aujourd’hui. Juif lui-même, Sorman s’est fait vilipendé par les éditorialistes d’origine juive de la presse française. Mais «les faits sont têtus [5]» comme disait Lénine. Et à moins d’un retournement de situation que personne ne voit venir, je crains qu’ils ne lui donnent raison à long terme.
Car le contexte géopolitique a changé. Le développement de l’information fait qu’il est devenu pratiquement impossible d’écraser complètement des populations civiles, même en prétextant que des combattants s’y cachent. Et, visiblement, la solution qui consiste à les étouffer peu à peu ne marche pas. C’est ce que tente de faire l’Etat d’Israël avec les Palestiniens, au risque de devenir aussi impopulaire dans l’opinion internationale que l’était devenu George W. Bush comme président des Etats-Unis.
L’Etat d’Israël possède pourtant l’arme nucléaire et une écrasante puissance de feu… mais cela ne lui permet pas de l’emporter dans la guerre coloniale qu’il mène contre les Palestiniens.
La Force vaincue par le Temps
Car sur le terrain, la nature des affrontements armés a changé. Nous sommes au temps des «insurgés innovants » comme le démontrent Arnaud de La Grange et Jean-Marc Balencie, dans Les guerres bâtardes[6] ; que les auteurs ont sous-titré «Comment l’Occident perd les batailles du XXIe siècle».
« Voici donc, écrivent-t-ils, l’Amérique obligée de livrer les seules batailles qu’elle peut perdre ». Ils démontrent assez clairement qu’on peut mettre n’importe quel nom d’Etat ou d’organisation internationale à la place du mot "Amérique" ; Israël ou OTAN par exemple. Qu’elles aient lieu en Palestine, au Liban, en Irak ou en Afghanistan, ces guerres dites «de quatrième génération » (4GW – Fourth Generation Warfare) ont des caractéristiques communes. Les auteurs analysent avec précision les nouvelles armes et les nouvelles tactiques que les «insurgés innovants » mettent au point, prenant toujours un temps d’avance sur les armées régulières, pour des budgets dérisoires.
Je vous renvoie sur ce point à la lecture de leur livre, pour ne retenir ici que ce qui me paraît être la caractéristique fondamentale des ces «guerres bâtardes»: l’efficacité de l’ennemi repose «sur le contournement dans la durée de la puissance de l’adversaire ».
Nous sommes en face d’une forme évoluée d’insurrection, selon le colonel des Marines Thomas X. Hammes, théoricien de la 4GW, qui «utilise tous les réseaux disponibles – politiques, économiques, sociaux et militaires – pour convaincre les décideurs adverses que leurs objectifs stratégiques sont, soit irréalisables, soit trop coûteux à atteindre comparés au bénéfices initialement envisagés »
Les deux auteurs expliquent bien comment seule compte en définitive la perception du déroulement de la crise par les opinions publiques. Le Fort peut se prévaloir de sa victoire sur le terrain et pourtant ne jamais gagner si le Faible refuse de reconnaître sa défaite: «La preuve en est fournie tous les jours à Gaza, écrivent-ils, où, en dépit de sa supériorité incontestable Tsahal ne peut aucunement remporter une victoire militaire définitive, une des nombreuses factions palestiniennes étant toujours en mesure de tirer approximativement une salve de roquettes artisanales contre le territoire israélien ».
Dans ces guerres le rapport au temps est à l’avantage du Faible. Comme le dit le stratège américain Andrew Krepinevitch, les soldats américains sont «des sprinters qui ont été amené à faire un marathon ». Le maître mot des insurgés n’est plus la destruction ou la conquête mais la perturbation. Les forces occidentales peuvent gagner ponctuellement sur le plan militaire, mais l’histoire récente montre qu’elles perdent la paix. La deuxième phase d’un conflit – qu’on n’ose même plus appeler « stabilisation » tourne inévitablement au cauchemar: «L’Amérique en Irak, l’OTAN en Afghanistan, écrivent De la Grange et Balencie, occupent sans contrôler, sans avoir les moyens de développer, de pérenniser l’action de sécurité initiale ».
Pour compenser cette asymétrie d’un genre nouveau qui joue en faveur du Faible, les dollars ne servent à rien. On n’achète pas le temps, ni le cœur des populations civiles si l’on n’est pas capable d’apparaître comme des bienfaiteurs ou, à tout le moins, des reconstructeurs. Les auteurs notent que pour réussir la phase de « stabilisation » les armées d’occupation devraient s’imposer un changement d’attitude auquel elles ne sont pas préparées. Elles devraient être capables de passer «dans des délais très brefs, d’une posture militaire classique (privilégiant la manœuvre et le choc) à une fonction « d’ingénierie sociale » comme tentent de le faire en Afghanistan, avec un succès relatif, l’US Army et l’OTAN avec les Provincial Reconstruction Teams ».
Dans ses interventions en Irak et en Afghanistan, l’Occident à promis des « plans Marshall » qui n’ont jamais vu le jour, pour lesquels on n’a jamais trouvé l’argent nécessaire. Aucune chance dans ces conditions que les militaires occidentaux puissent apparaître pour autre chose que ce qu’ils sont: des forces d’occupation qui tuent vos voisins sous prétexte d’assurer votre sécurité.
Pourquoi les armées occidentales se trouvent-elles embourbées dans ces petites guerres sales (la situation en Palestine étant d’un autre ordre) ? Pour ce que nos deux auteurs appellent des «conflits d’accès»; ce qui est une autre manière de nommer des guerres coloniales. Accès à des minerais de plus en plus rares, à des ressources énergétiques, à des points de passages, demain à des ressources en eau où accès aux forêts. On peut étendre le concept à l’interdiction de l’accès: à l’arme nucléaire, à l’espace ou à certaines zones maritimes.
L’avenir nous réserve peut-être des conflits majeurs et massifs. Mais il faudrait au moins convenir que la guerre coloniale de type classique est devenue impossible à gagner.
L’idée de s’entendre avec les peuples qui détiennent les ressources que nous convoitons est peut-être une idée neuve qui vaut la peine qu’on l’examine. Car pendant ce temps la Chine achète l’Afrique sans livrer bataille (7).
[1] Winston Churchill, Mes jeunes années. Tallandier. 2010. 478 pages.
[2] Cité dans le remarquable et synthétique livre d’Alexandre Defay, Géopolitique du Proche-Orient. Que sais-je ? PUF. 2006.
[3] Cité par Guy Sorman dans Les enfants de Rifaa.
[4] Guy Sorman, Les enfants de Rifaa. Fayard, 2003. 372 pages
[5] Aux environs du 17 octobre 1917, Lénine écrit une « Lettre aux camarades », qui paraîtra dans le journal Rabotchi Pout. Il utilise à plusieurs reprise cette petite phrase dans ce texte. Elle est souvent citée bien que peu de gens aient lu le texte d’origine dans sa traduction en Français. On la trouve à http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/10/vil19171017.htm
Mark Twain est à l’origine d’une phrase similaire, qu’il devait destiner aux économistes: «Les faits sont têtus. Il est plus facile de s’arranger avec les statistiques ».
[6] Arnaud de La Grange et Jean-Marc Balencie, Les guerre bâtardes. Collection Tempus, Payot, 2009 (2008 pour la première édition).
(7) En 1999, le montant des échanges entre la Chine et l'Afrique s'élevait à 6,5 milliards de dollars. En 2008, il a atteint 106,8 milliards. (China's African Challenges, Sarah Raine. Routledge,2009)


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