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Tête... de lectures

Les mauvaises habitudes se prennent tôt. Dès l'âge de 14 ans j'ai commencé à lire deux livres par semaine. À la louche, ils sont quelques 5200 livres à tapisser les murs de ma bibliothèque intérieure. Soit environ 1.560. 000 pages, si on compte 300 pages par livre. Un nombre de pages que l'on peut facilement doubler si l'on y ajoute les lectures professionnelles, qui se présentent plutôt sous la forme de rapports ou d'articles qui ont entre cinq et 150 pages. Et j'en dévore facilement une vingtaine par semaine, voire deux fois plus. Aussi dans ma bibliothèque intérieure marche-t-on sur un épais tapis de feuilles A4 ou Lettre US, qui ont fatigué les rouages d'innombrables imprimantes et photocopieuses.

Ces chiffres sont dérisoires comparés à ce qui mériterait d'être lu. Sans compter qu'il y a là dedans quelques centaines de romans policiers qui ne valaient pas l'encre avec laquelle ils étaient imprimés (Mais combien d'autre aussi, qui restent les compagnons chaleureux des heures de rêveries; comme les Cormac McCarthy, les C.J.Box ou les Peter Brown, pour se limiter à un genre bien précis).

Avec le vice propre aux amateurs de livres je les ai pratiquement tous achetés, n'ayant jamais recouru aux services d'une bibliothèque de prêt. Au fil des déménagements j'en ai jeté des tombereaux; ceux que je trouvais surfaits. Les transports en ont égaré quelques dizaines, une bibliothèque dort encore chez des amis en Bourgogne... et bien sûr le reste encombre jusqu'aux couloirs de la maison; il faudra démonter des bibliothèques si nous voulons déplacer certains meubles.

La bonne question est bien sûr.. que reste-t-il de cet encombrement d'écritures dans la mémoire? Il y a longtemps qu'il est devenu impossible de les revisiter tous par la pensée. Mais il est surprenant de voir à quel point la prise en main d'un livre oublié de longtemps ramène à la mémoire une partie de son contenu. Cette capacité à reconnaître ce que l'on a déjà lu est notre meilleure béquille.

L'autre manière de retrouver nos livres tient aux associations d'idées que provoquent les conversations. Rebondissant sur une phrase ou une question entendues, surgit soudainement à la conscience le ton grinçant et pourtant si timide d'une page du Martyr de l'obèse d'Henri Béraud, une phrase sur le métier de traducteur de Valéry Larbaud, un vers de Péguy, une idée de Mircéa Eliade dans Le sacré et le profane, mais aussi une description d'un village africain suffoquant de soleil par Ryszard Kapuscinski dans Ébène, la morgue cynique des premiers grands capitalistes américains, que raconte Robert Warshow dans Wall Street, ou les quatrains mélancoliques qui ferment chaque chapitre du délicieux roman de J.P.Donleavy The beastly beatitudes of Balthasar B.

Et bien sûr, le vrai plaisir tient aux ondes qui s'échappent d'un livre comme les cercles concentriques dessinés sur l'étang par le galet que l'on vient d'y jeter. Le livre auquel on pense en rejoint un autre, puis un autre... Béraud fait penser à Léon Daudet, qui fait penser à Huysmans...Ébène fait penser à l'envoûtant Aux coeur des ténèbres de Joseph Conrad, lequel, par son côté magique, fera penser au Tour d'écrou d'Henry James. Je viens de finir les quatre tomes traduit en Français de la saga médiévale de Martin, The Game of Throne et il me faut absolument aller retrouver les Gormenghast, Titus d'Enfer et Titus errant de Mervyn Peake, une des plus belles oeuvres qui soit sur le thème des châteaux imaginaires.

Fragile voyage, parfois un peu frustrant, puisque l'on n'en est pas encore au point où, ayant pratiquement tout oublié des livres, on pourrait les relire comme neufs, mais déjà si loin d'eux que l'on n'en retrouve plus la substance sans les reparcourir à nouveau.

Pour le reste - ce qui n'étonnera personne - le tableau de la mémoire est pour le principal une ardoise vide de toute trace écrite. Ce dont nous nous souvenons, tant bien que mal, nous enchante, inconscients que nous sommes de tout ce que nous avons oublié.

Jean Rostand disait que l'homme est comme le crapaud. Il apprend vite mais oublie avec célérité. C'est un peu sévère, car l'homme apprend beaucoup et chaque jour un peu plus.

Notre bibliothèque intérieure se prend peu à peu de brumes; alors qu'elle s'agrandit ses rayons un à un s'effacent. Le jésuite Maria Ricci avait mis au point une acrobatique et pénible méthode mnémotechnique pour consolider la mémoire en associant à divers éléments d'une maison un savoir que l'on voulait pouvoir retrouver. J'ai un peu essayé, mais c'est trop ingrat pour un dilettante de mon espèce.

Comme Xavier de Maistre, je me contente d'un et de plusieurs Voyages autour de ma chambre, heureux de ce que j'y trouve à lire et relire, tant et aussi longtemps que le grand silence de l'âge ne refermera pas définitivement mon livre.

Posted on dimanche, novembre 13, 2011 at 09:26PM by Registered CommenterAlain-Marie Carron | CommentsPost a Comment

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