Le bayou de Daniel Woodrell
Vous avez peut-être déjà vu le film Winter's bone. Sinon louez-le au plus vite. Woodrell est un gars du Missouri, et la subculture des Monts Ozarks nourrit la plupart de ses livres, dont celui dont on a tiré Winter's bone.
Mais il aussi écrit The Bayou Trilogy dont l'action se passe dans la subculture des petits blancs du Sud Louisianais, dans cette ville qu'il appelle Frogtown. Vous la reconnaîtrez tout de suite si vous avez déjà parcouru les petites routes autour de Lafayette et mangé des écrevisses au patates au bord du bayou dans une famille cajun.
Les critiques américains ont trouvé un nom pour les romans de Daniel Woodrell: "country noir". Une écriture minimaliste qui colle à la réalité des personnages, issus des bas quartiers des villes du sud, des "coonasses" dont l'anglais est parsemé de mots français... comme l'un des gros bras de ces histoires policières, qui a tendance à dire "this is it mon ami", avant d'abattre son homme.
Si on a été élevé dans une littérature à falbalas cousue à l'imparfait du subjonctif, il faut du temps pour trouver la vraie respiration de cette littérature américaine, qui semble au premier abord d'une fatigante platitude. C'est évident avec John Fante, pour La route de Los Angeles ou Mon chien stupide par exemple.
Mais chez Fante le personnage principal est habité par une sorte de mégalomanie rampante, par une volonté desespérée d'exploser le quotidien (conserverie de poisson et femmes stupides dans la route de LA) qui crée un au delà du récit, l'hypothèse d'une vie future. Ce qui est également particulièrement frappant dans La grosse galette de John dos Passos. Il n'y a même pas cela dans The Bayou Trilogy; les personnages sont exactement conformes à leur univers. Nés à Frogtown, ils sont faits pour y mourir, dans l'arrière salle d'un tripot clandestin, où dans le marais voisin.
La force de la trame romanesque de Woodell c'est cette exacte mesure dans toutes les dimensions du livre: les attitudes, le vocabulaire des personnages, leurs aspirations - qui dépassent rarement l'horizon d'une partie de pèche ou du prochain braquage. On ne peut pas dire que l'on n'a pas déjà vu des personnages et des intrigues semblables; on pense avoir déjà lu tout cela vingt fois - et il y a longtemps, chez Jim Thompson ou Chandler -dans différentes combinaisons.
Mais ici le narrateur ne prend aucun recul, ne s'offre (presque) aucune sophistication par rapport à la "réalité" de ce qu'il raconte. Piégé, le lecteur est lui-même incapable de prendre de la distance; il reste collé aux personnages et devient l'un d'entre eux.
Ce qui leur arrive lui arrive... ce qui veut dire que lire Woodrell fait finalement assez mal. Tout ceci n'est pas un mince tour de force quand le matériel narratif utilisé tient à un presque rien entouré de pas grand chose.
Sauf....les descriptions de la nature du bayou, de certains personnages. La phrase épouse alors une structure étrange pour le lecteur européen, le vocabulaire se situe souvent au delà de ce que l'on peut lire d'ordinaire, même si on lit de l'anglais d'Amérique tous les jours toute l'année.
Je ne sais pas si cela paraît magique aux yeux des lecteurs américains, mais je le suppose, puisque James Ellroy à dit de The Bayou Trilogy: "Daniel Woodrel is stone brilliant - a Bayou Dutch Leonard, steeped in rich Louisiana language".
Un exemple, qui se trouve au début du chapitre 12 de Muscle for the wing, le second des trois romans:
"Mother nature was laying down some Law out there in the bayou night, and as befits the order of things, large feathered creatures dove off high branches, swooped low and stuck talons in smaller furry meals, and bandit-eyed coons came stealthily out of hollow logs and glommed finned, scaly chow from the still, brackish shallows, while all those things that slither waited, coiled, for the passing appearance of any prey absentminded, and where the bayou waters butted against land and screened porch overlooked the boggy stage for this food-chain theatricals, Emil Jaddick sat on the arm of the couch and wrapped up a lecture that had been real Type A in tone and content."
Autre exemple, celui d'un dialogue entre Shade le flic et un escroc (en principe) retiré des affaires:
Crook: "There was a time I'd get in your upstairs window and get out again with your RCA TV and your stash of Trojans while you're takin' a two-beer leak. Then one time some citizen didn't nail his gutter in exactly solid and I fell. I was caught, but I woke up knowin' Our Lord real well."
Shade: "Mysterious ways."
Crook: "Cheap nails."
Woodrell vous fatigue d'emblée avec son univers au ras du sol et ses gangsters minables et puis il vous colle une de leur bouteille de bière dans la main, vous assoit dans un de leur fauteuil et là, mon ami, vous êtes cuit.


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